HYPÉRION OU L’ERMITE EN GRÈCE,

 

PAR JEAN-CHRÉTIEN-FRÉDÉRIC HŒLDERLIN

 

 Préface : 

Il est bon d’avoir une bibliothèque à soi et de la passer en revue de temps en temps. Cela ramène à d’anciens amis qu’on avait eu le tort d’oublier pour des nouveaux-venus qui ne les valent pas. Or, dans la dernière inspection que j’ai faite de ma bibliothèque, je suis tombé sur deux modestes volumes qui avaient produit sur moi, il y a plus de vingt ans, une profonde impression. Je me mis à les relire, et je fus frappé, comme à la première lecture, du génie poétique et des nobles sentimens de leur auteur. Voilà, me suis-je dit du vieux qui vaut du nouveau, et j’allai en conséquence aux renseignemens sur Hœlderlin qui a fait ces deux volumes intitulés : Hypérion ou l’Ermite en Grèce. Je ne fus pas heureux dans mes recherches : Hœlderlin, Hypérion, sont des noms presque inconnus dans le monde littéraire. J’appris pourtant de Menzel [1], que Hœlderlin était le poète lyrique le plus distingué parmi ceux du tempérament bilieux, et de Meusel 2 qu’il était entré aux petites maisons de Tubingue en 1806. C’était assez pour piquer ma curiosité ; mais j’eus beau m’adresser aux dictionnaires encyclopédiques et aux histoires littéraires qui coûtent tant d’argent, ils ne m’apprenaient rien sur mon héros. Je pris enfin le parti de consulter un ami de Tubingue, qui s’empressa de me communiquer le peu qu’il savait lui-même de la vie d’un homme aussi distingué que malheureux.

 

 

Jean-Chrétien-Frédéric Hœlderlin, un des plus beaux hommes de son temps, naquit le 29 Mars 1770 à Lauffen, petite ville sur le Neckar, où son père administrait les biens de l’église. Il entra au séminaire protestant de Tubingue en 1788, à cette époque remarquable où la philosophie de Kant sapait les fondements de l’édifice élevé par Wolf et Leibnitz. L’esprit ardent de Hœlderlin ne resta pas indifférent à cette lutte des idées et pendant son cours de philosophie il apprit à marcher sur les traces des novateurs. Mais bientôt il se fraya une route nouvelle, comme on peut s’en convaincre par la lecture d’Hypérion, et par celle de deux dissertations qui lui valurent en 1790 le grade de docteur en philosophie. Dans la première il compare les travaux et les jours d’Hésiode avec les proverbes de Salomon ; dans la seconde il donne une histoire des arts chez les Grecs. Personne n’a pu me dire où Hœlderlin, après avoir achevé sa théologie, passa son temps jusqu’en 1797, époque à la quelle il publia le premier volume d’Hypérion. Cet ouvrage, dont le second volume parut en l791[2], fut accueilli avec enthousiasme ; sa prose poétique promettait à Allemagne un grand poète de plus. Des poésies fugitives4, insérées dans la Thalie et l’Almanach des

Muses de Schiller, ajoutèrent encore à la réputation de Hœlderlin. Cependant la terre natale ne lui plaisait plus, il cherchait une terre de liberté. Il quitta en conséquence l’Allemagne pour accepter une place de gouverneur à Bordeaux, quand la France était encore une république. C'est là qu’il traduisit, avec un rare talent, les Tragédies de Sophocle et qu’il puisa les germes d’une maladie mentale qui ne tarda pas à prendre un caractère tellement grave, qu'il fallut le ramener en Souabe et renoncer bientôt à l’espoir de le guérir. Les uns disent qu’il devint fou par orgueil, les autres, par amour, ou par suite d’une irritation cérébrale qu’il s’attira en voulant remplacer de mémoire les manuscrits qu’il avait perdus dans un voyage maritime. Il parait que diverses causes ont concouru à priver de l’usage de sa raison un homme dont l’imagination ardente se sentait péniblement affectée par la réalité.  – Quoi qu’il en soit, Hœlderlin entra à l’hospice des aliénés de Tubingue en 1806. Comme au bout d’un an les médecins le déclarèrent incurable, il fut placé chez un menuisier de la même ville qu’il affectionne beaucoup et chez lequel il est encore, image vivante du néant de l’homme. Cependant son ame [sic], toujours belle, se retrempe parfois au sein de la nature. Il retrouve même des étincelles de son génie dans ce qu’il écrit, surtout dans les Lettres à sa mère et à sa sœur, qu’il aime au-delà de toute expression.

 

Il est digne de remarque qu’en passant par Paris pour retourner en Allemagne, il parcourut cette ville avec son conducteur sans lever la tête et comme s’il était poursuivi par des fantômes ; qu’encore aujourd’hui il évite de parler de Paris et prétend ne l’avoir jamais vu, tandis qu’il aime à s’entretenir sur la cause des Grecs. Dès qu’il fut informé de leur insurrection, il remit à lire les journaux et Hypérion dont il déclamait avec feu les passages les plus saillans [sic]. – Mais il est temps de jeter un coup d’œil sur cet ouvrage qui, si je ne m’abuse, renferme la clef du triste état de son auteur : « Mon ame, dit Hypérion, mon ame a été arrachée à son élément comme le poisson qu’on jette sur le rivage ; elle se tourne en tout sens jusqu’à ce qu’elle soit desséchée par les rayons brûlans [sic] du jour.

Hélas, si seulement il y avait pour moi une occupation quelconque dans ce monde ! une entreprise utile, une guerre sanglante, cela me ferait du bien !

On dit qu’une louve allaita jadis des enfans [sic] jetés dans un désert loin du sein de leur mère. – Ils ont été mille fois plus heureux que moi !...[3] » Pauvre Hypérion !... Pauvre Hœlderlin !

 Hölderlin als Magister, um 1792.

 

Je crois en effet qu’Hypérion n’est autre que Hœlderlin luimême. Les idées qu’il prête à son héros doivent avoir été les siennes et ces idées sont accablantes pour l’esprit qu’elles dominent exclusivement. Afin de les communiquer au monde, Hœlderlin avait besoin d’un homme placé dans des circonstances où elles pussent se développer naturellement. Il choisit en conséquence pour héros de son roman – si toutefois

il est permis de ranger son livre dans cette catégorie – un jeune Grec de l’île de Tina, dont le nom, c’est Hypérion, indique le caractère. Ce jeune Grec, né avec une ame ardente et dévoré de l’amour du bien, ne rencontre que le froid égoïsme et la plus cruelle indifférence pour ses projets de ramener les hommes au sentiment de leur dignité, par le culte du principe vivifiant de la nature, qui est Dieu et qui se manifeste dans le beau. Il doit sa manière de voir à Adamas, qui cherche le bonheur au fond de l’Asie. Depuis le départ de ce vieillard, Hypérion se voit seul dans le monde. Cependant il se lie, à Smyrne, avec Alabanda qui le comprend, mais qu’il quitte à cause de ses relations avec une société secrète. Plus malheureux que jamais, il retourne dans sa patrie où le cœur de Diotima, la plus noble des femmes, l’enrichit de ses trésors sans lui faire oublier Adamas, Alabanda et le but de l’humanité. Il s’entretient avec Diotima, avec cet être angélique, de tout ce qui l’intéresse. Elle sent comme lui, elle lui découvre même ce qu’il veut et ce qu’il cherche. « Saistu, bien, lui dit-elle un jour, sais-tu bien ce qui te consume et te manque, ce que tu cherches comme l’Alphée cherche son Aréthuse, ce qui est le fond de ta tristesse ? C’est une chose passée depuis long-temps, on ne saurait dire au juste à quelle époque ; mais elle a existé, elle existe dans ton ame ! Tu cherches un temps meilleur, un monde plus parfait que celui où nous vivons. C’est ce monde que tu embrassais dans tes amis ; toi et tes amis vous êtes ce monde.[4] » – Tout à coup Hypérion reçoit une lettre d’Alabanda qui, séparé de ses anciens amis, va combattre pour la liberté des Grecs soulevés contre leurs oppresseurs.7 Hypérion le rejoint ; il espère régénérer son peuple et ramener le temps ancien qu’il considère comme le type de la perfection terrestre. Mais ses espérances sont trompées : les Grecs ne sont que des pillards, des assassins, des lâches indignes de la liberté. Hypérion, qui cherche en vain la mort dans la bataille navale de Tschesmé, qui perd Alabanda, dévoué au poignard de sa société secrète ; et Diotima, précipitée au tombeau par la douleur – est proscrit et chargé de la malédiction paternelle. Privé des objets de son action et chassé du sol de sa patrie, il cherche un asyle [sic] en Allemagne (mettez tel autre pays que vous voudrez), dont la manière d’être le


révolte. Il n’y tient pas long-temps ; et retourne en Grèce pour mener une vie triste et solitaire. Cependant il a trouvé en Allemagne un ami qu’il estimait assez pour lui écrire, et, à peu d’exceptions près – la correspondance d’Hypérion et de Diotima – tout le livre de Hœlderlin se compose de lettres adressées par Hypérion à Bellarmin, son ami d’Allemagne. On y trouve un style fleuri et brûlant, des idées sublimes, des sentimens [sic] délicats, et une philosophie qui pour n’être pas celle de Kant, n’est certainement pas celle de Spinosa. Elle se résume en ce peu de mots : « Le beau est Dieu, et Dieu est le beau dans les arts, la science, la morale et la religion. Conséquemment le monde sera en Dieu et Dieu dans le monde, du moment où les hommes comprendront et cultiveront le beau. L’absence du beau n’est que ténèbres, désespoir et néant. » Si maintenant, comme je le suppose Hypérion est le pseudonyme de Hœlderlin on comprendra la triste position de ce poète ; car, ne trouvant pas le beau comme il l’entendait, il ne pouvait lui rester que les ténèbres, le désespoir et le néant, c’està-dire, plus qu’il n’en faut pour perdre la raison.

Je termine cet article par quelques lettres tirées de l’ouvrage dont on vient de lire une analyse rapide. Ce ne sont pas les plus belles sous le rapport du mérite littéraire ; mais elles ont un intérêt que je laisse à deviner, et qui fera dire à plus d’un lecteur : Et moi aussi, ne suis-je donc pas Hypérion !...

 

 

À DIOTIMA.

 

La guerre s’allume. Les Turcs sont assiégés dans Coron et Modon, et nous remontons le Péloponèse avec nos montagnards.

J’ai banni la mélancolie ; mon esprit est moins indécis depuis que le mène une vie plus active et que je suis soumis à une certaine discipline.

Je me lève avec le soleil et réveille mes guerriers, couchés sous l’ombrage de la forêt. Ils ouvrent des yeux où brille un plaisir sauvage, et je réponds à leur salut. Rien n’est comparable au réveil d’une armée ! le tumulte des villes et des campagnes n’est que bourdonnement d’abeilles à côté de cette agitation continuelle.

 

 

Büste von L. Ohmacht, 1795.

 

 

Oui, l’homme fut jadis heureux comme le cerf des bois ; et maintenant encore nous regrettons les jours du monde primitif, où chacun parcourait la terre comme un Dieu, où nul ne connaissait ce sentiment étrange qui modifie sa nature ; où des murs immobiles n’empêchaient pas encore de respirer le souffle de l’âme de la nature.

O Diotima ! je ne saurais exprimer ce que j’éprouve au milieu de ce peuple insouciant qui surgit, pour ainsi dire, de la terre pour saluer l’aube matinale. Des troupes d’hommes entourent un grand feu qui réchauffe la mère avec son enfant engourdi, tandis que les chevaux annoncent le jour par leurs hennissemens [sic], que la musique guerrière remplit la forêt, et que les armes éblouissantes retentissent au loin. – Mais brisons là, on ne raconte pas la vie des camps.

Vois-tu ma guérilla qui se rallie autour de son chef ? Explique-moi donc pourquoi les plus vieux et les plus fiers ont de la déférence pour moi qui suis si jeune ? Les cœurs s’épanouissent ; chacun raconte ses plaisirs et ses peines ; parfois je succombe à l’excès de ma compassion. Alors je déroule un meilleur avenir, et l’espérance se peint dans tous les yeux ; la liberté vous tend les bras.

Tous pour chacun, et chacun pour tous. Ces mots produisent un effet magique sur mes guerriers, ils les respectent comme la parole du Très-Haut. O Diotima, l’homme sans culture, mu par l’espérance qui déride son front et dilate son cœur, m’intéresse plus que les cieux et la terre dans toute leur gloire, dans toute leur majesté.

Je fais manœuvrer mes soldats jusqu’à midi. La confiance les rend habiles et me donne le talent de les instruire. Tantôt s’avançant en colonnes serrées comme la phalange macédonienne, ils ne remuent que le bras ; tantôt plus prompts que l’éclair, ils s’agitent en tout sens, quittent leurs rangs, se séparent par bandes en simulant des mêlées où les périls sont plus certains, où la valeur personnelle décide du succès, où chacun ne reçoit des ordres que de lui-même. Soudain ils se rallient, et partout ils maudissent leurs tyrans, partout ils appellent l’heure du combat.

Plus tard nous échappons aux ardeurs du soleil, en nous retirant au fond de la forêt. C’est l’heure du conseil. Nous tentons d’y soulever le voile qui couvre l’avenir. Nous n’abandonnons rien au hasard, nous maîtrisons le sort. Nous créons des résistances à volonté, et nous supposons à nos adversaires des projets que nous saurons déjouer. Ou bien nous convenons d’attirer l’ennemi par un mouvement rétrograde. Soudain nous tombons sur lui, et il se rend sans coup férir.

Quelquefois aussi nous lui inspirons une terreur subite ; c’est là ma panacée : mais les médecins expérimentés se défient de ces remèdes universels. 

Que je suis heureux après une telle journée de me trouver seul avec Alabanda ; de parcourir, avec lui, à cheval, les collines dorées par les derniers rayons du soleil couchant, et les montagnes sur le sommet desquels le zéphir agite la crinière de nos coursiers et se mêle à nos entretiens, pendant que les yeux se tournent vers Sparte, le noble prix de nos efforts. Et quand, au retour, nous goûtons le frais en vidant la coupe, tandis que la lune éclaire notre rustique repas, et que les exploits de nos pères sortent, pour ainsi dire, du sol de la patrie, nous nous tendons la main, nous nous embrassons avec un sentiment difficile à exprimer.

Alors Alabanda parle de ceux qui s’indignent de la marche du siècle, des fausses routes qu’on prend depuis que l’homme a dévié du droit chemin, et moi, je songe à Adamas, à ses voyages, à son désir de pénétrer dans l’intérieur de l’Asie. Hélas ! bon vieillard, ce ne sont là que des palliatifs ! viens avec nous ! notre monde, c’est le tien ! Et le tien aussi Diotima, car il t’appartient. Ah ! puissions-nous le créer comme tu le sens, ange de paix et d’innocence !

 

 

HYPÉRION À DIOTIMA.

 

Nous ayons été vainqueurs dans trois escarmouches. Les combattans [sic] se croisaient comme les éclairs, et s’agitaient comme la flamme dévorante. Nous sommes à Navarin et devant Mistra, ce reste précieux de l’ancienne Sparte. Non loin de ville j’ai arboré sur une ruine le drapeau que j’eus le bonheur d’enlever à une horde d’Albanais. Ivre de joie, j’ai jeté mon turban dans l’Eurotas et pris le bonnet grec.

C’est maintenant que je voudrais te voir, o Diotima ! te voir et presser tes mains sur ce cœur qui ne suffit plus à sa félicité. Bientôt dans une semaine peut-être, l’antique Péloponèse sera délivré de ses barbares ennemis.

Alors, ô alors, mon ange tutélaire, inspire-moi tes sentimens pieux, inspire-moi une prière digne d’un Dieu libérateur ! – A tout prendre, je ne devrais pas ouvrir la bouche ; car je n’ai rien fait encore. Et, quand même je pourrais me glorifier de quelque chose, notre mission n’est pas accomplie. Mais est-ce ma faute, si l’imagination est plus prompte que tel événemens ? Hélas ! pourquoi les succès n’ont-ils pas la vitesse de la pensée, pourquoi la victoire ne dépasse-t-elle pas les calculs de l’espérance ?

Mon Alabanda est radieux comme un jeune époux. Je vois l’empreinte d’un meilleur avenir dans chacun de ses traits, et c’est ce qui calme un peu mon impatience.

Diotima ! Je n’échangerais pas ce bonheur naissant contre les plus beaux jours de l’ancienne Grèce ; je préfère nos plus minces à Marathon, à Platée et aux Thermopyles. N’ai-je pas raison ? Le convalescent n’apprécie-t-il pas mieux la vie, que celui qui jouit d’une santé inaltérable ?

Ma tente est dressée sur les bords de l’Eurotas, et quand je me réveille au milieu de la nuit, le murmure de ses ondes m’avertit d’offrir au Dieu du fleuve un pieux sacrifice. Alors je cueille, en souriant, des fleurs sur le rivage et les jette dans les flots en disant : accepte-les ; bientôt tu arroseras une terre de liberté !

 

 

HYPÉRION À DIOTIMA.

 

Tu aurais dû me calmer, Diotima ! tu aurais dû m’engager à ne rien précipiter, à marcher lentement dans le sentier de la victoire, à la guetter comme le créancier sordide guette un débiteur. Mon amie ! je ne saurais te faire comprendre ce que je souffre de mon inaction. Le sang se dessèche dans mes veines, tellement j’ai soif de marcher en avant, et il faut rester là, assiéger une ville, faire tous les jours la même chose. Nos soldats demandent l’assaut, mais qui commanderait ensuite à leurs passions tumultueuses ? qui entreprendrait de réaliser nos espérances, si les liens de la discipline et de l’amour étaient déchirés ?

Il me semble que Misitra se rendra sous peu ; mais je voudrais être déjà au-delà. Je me sens affaissé dans le camp comme aux approches d’un orage. Je suis dans un état d’irritation indéfinissable et mes gens me déplaisent ; leur licence me fait frémir. Mais pourquoi te retracer ces sombres images ? – Au reste l’antique Lacédémone vaut bien qu’on souffre avant de la posséder.

 

HYPÉRION À DIOTIMA.

 

C’en est fait, Diotima ! nos gens ont pillé, saccagé, égorgé sans distinction ; ils ont massacré leurs frères, les Grecs de Misitra ; ou bien errent-ils dans la campagne, et appellent-ils la vengeance divine sur les barbares dont je suis le chef ?

Oh ! c’est maintenant que je serai le digne missionnaire de ma bonne cause, que les cœurs voleront au-devant de moi !

Mais on conviendra que je m’y étais bien pris. Je connaissais mes gens, et c’est avec une horde de brigands que j’ai voulu fonder ma république.

Par la redoutable Némésis ! je ne puis pas me plaindre ; j’ai ce que je mérite, et je me résigne ; je souffrirai avec courage jusqu’à mon dernier soupir.

Tu me crois en délire ? J’ai reçu une blessure honorable d’un de mes compagnons, en voulant réprimer des excès révoltans [sic]. Si j’étais en délire, j’aurais déchiré l’appareil du chirurgien, et mon sang coupable eût arrosé cette terre en deuil.

Cette terre en deuil ; cette terre dépouillée que je voulais couvrir de bocages rians [sic], et ramener à son antique splendeur ! 

Que c’eût été beau, ma Diotima !

Penses-tu que je sois trop prompt à perdre courage ! hélas, mon amie, le malheur est à son comble ; de toute part je vois arriver des bandes de forcenés. La soif du pillage gagne le Péloponèse comme une horrible contagion et ceux qui ne saisissent pas le glaive sont chassés, massacrés, et leurs bourreaux se disent les défenseurs de notre liberté ! Quelquesuns de ces détestables brigands sont à la solde du sultan, et pillent en son nom.

Je viens d’apprendre que notre infâme armée est dissoute. Les lâches ! ils rencontrèrent, aux environs de Tripolizza, un corps d’Albanais, deux fois moins considérable qu’eux, mais comme il n’y avait pas de dépouilles à gagner, les misérables prirent la fuite. Les quarante Russes qui firent la campagne avec nous, résistèrent seuls et trouvèrent tous la mort dans le combat.

Me voici donc encore une fois seul dans le monde avec Alabanda. Depuis que cet ami fidèle vit couler mon sang à Misitra, il a tout oublié : ses plans, son désir de vaincre et son désespoir. Ce héros redoutable, qui se précipitait au milieu des pillards comme un dieu vengeur, me prit dans les bras, me porta loin du carnage en répandant des pleurs. Il ne quitte pas mon grabat et je commence à m’en réjouir ; car s’il partait, personne ne prendrait soin de moi ; sans lui je serais encore étendu sur le champ de bataille.

Comment tout cela finira-t-il ? Je l’ignore. Je me trouve dans la plus cruelle incertitude, et je l’ai mérité. La honte me bannit de ta présence, et Dieu sait pour combien de temps ! 

Hélas ! je t’avais promis une Grèce nouvelle, et tu ne reçois que des lamentations. Raidis-toi contre la destinée !

 

 

 

 

 

Diotima

Maske von L. Ohmacht, 1795.

 

HYPÉRION À BELLARMIN.

 

C’est avec ces idées que j’arrivais en Allemagne. Je demandais peu et m’attendais à trouver moins. Je venais en suppliant comme Œdipe aveugle et proscrit aux portes d’Athènes, où il entra dans l’asyle des dieux et où il trouva des ames compâtissantes [sic].

Que mon sort fut différent du sien !

Des anciens barbares, devenus plus barbares encore par leurs travaux, par leur savoir et même par leur religion, inaccessibles aux sentimens généreux, incapables de sentir le beau, de compâtir au malheur et d’inspirer une tendre sympathie – voilà quels étaient, ô Bellarmin , ceux qui devaient me consoler !

Ce jugement est sévère ; mais je le prononce, parce qu’il est conforme à la vérité. Je ne connais pas de peuple plus abâtardi que les Allemands. J’y vois des artisans, des philosophes, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des adolescens [sic] et des gens de l’âge mûr ; j’y cherche en vain des hommes. – C’est tout comme sur un champ de bataille couvert de membres épars, tandis que le sang se perd dans la poussière.

Chacun y fait son affaire, me diras-tu, et je dis comme toi ; mais au moins qu’il les fasse bien ; qu’il n’étouffe point les qualités qui ne se rapportent pas directement à son titre ; qu’il n’affecte pas de se restreindre scrupuleusement dans la sphère qui lui est assignée ; qu’il soit avec amour, avec énergie ce qu’il pourra être, – alors il sera à ses affaires en esprit et en vérité. Se trouve-t-il dans une position où l’esprit est forcément enchaîné, qu’il en sorte au plus vite, et se mette à la charrue. – Mais les Allemands s’en tiennent volontiers au nécessaire, et voilà pourquoi ils restent à moitié chemin, ne produisent rien de grand, de digne de la liberté. Encore passe, si ces hommes n’étaient pas insensibles au beau, s’ils n’étaient pas sortis complément des voies de la nature !

Les vertus des anciens ne sont que des vices brillans [sic], articulait, un jour, je ne sais quelle langue de vipère, et pourtant Leurs vices mêmes sont des vertus, car on y remarque de la candeur et une conviction profonde. Mais les vertus des Allemands sont un mal brillan [sic], et rien de plus ; elles sont arrachées par la crainte à des cœurs corrompus, et ne satisfont point une ame pure qui ne supporte pas les dissonances affreuses de la vie monotone et disciplinée de ces gens. 

Je t’assure, mon ami, il n’y a rien de sacré que ce peuple ne profane et ne dégrade dans des vues intéressées. Ces barbares poussent la cupidité au point de faire métier et marchandise de ce que les sauvages mêmes ne dégraderaient pas, et ils n’en peuvent rien ; car partout où l’homme est dressé, il reste dans l’ornière, il ne cherche que son intérêt et n’est plus susceptible d’enthousiasme. Le plaisir, l’amour, la prière, la grande fête expiatoire qui lave les péchés, les doux rayons du soleil qui enchantent le captif et adoucissent le fiel du misanthrope, le papillon qui sort de sa prison, l’abeille qui butine, rien ne fait sortir l’Allemand de son assiette ordinaire, il ne lève pas même la tête pour voir le temps qu’il fait.

Mais tu le jugeras, ô sainte nature ! Car encore s’ils étaient modestes ces Allemands; s’ils n’avaient pas la prétention qu’on dût les imiter ; s’ils ne ravalaient pas quiconque ne pense pas comme eux, ou seulement si, en ravalant les autres, ils ne tuaient pas l’esprit divin !

J’exagère peut-être ? Mais l’air que vous respirez ne vaut-il mieux que vos discours ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus généreux que vos savans [sic] ? Les sources et la rosée rafraîchissent vos bosquets ; en faites-vous autant ? Hélas ! vous savez donner la mort, mais il n’y a que l’amour qui donne la vie ; l’amour qui ne vient pas de vous et que vous n’avez jamais ressenti. Vous songez à échapper à la destinée, et vous ne la comprenez pas, si la dialectique ne vous en fournit la solution ; –  en attendant les astres roulent paisiblement dans leurs orbites. Vous dégradez, vous déchirez la nature qui vous porte dans ses bras ; mais elle conserve sa jeunesse immortelle ; vous ne changerez ni son automne, ni son printemps, vous n’empoisonnerez pas le souffle qui l’anime.

Oh ! elle doit être divine, parce que vous êtes des artisans de destruction et qu’elle résiste à vos efforts !

C’est un spectacle déchirant de voir vos poètes, vos artistes et ceux d’entre vous qui se prosternent devant le génie du beau ! les malheureux ! ils vivent comme des étrangers dans leur propre maison, semblables à Ulysse, mendiant au seuil de son palais, et traité de vagabond par une horde de parasites.

Vos jeunes amis des muses sont pleins de joie, d’amour et d’espérance. Sept ans plus tard, ils errent, froids et immobiles, comme des ombres évoquées du noir Tartare ; ils sont comme la terre couverte de sel par l’ennemi qui veut que l’herbe ne pousse plus.

Et s’ils accordent leur lyre, malheur à ceux qui les entendent, qui comprennent leur lutte avec les barbares dont ils sont environnés.

Rien n’est parfait sur la terre ; c’est le dicton des Allemands. A la bonne heure, si ces réprouvés disaient, que chez eux rien n’est parfait, parce qu’ils gâtent tout ce qu’ils touchent, et touchent tout de leurs mains grossières ; parce que rien ne réussit chez eux ; parce qu’ils conspuent la divine nature ; parce que leur vie est pitoyable et discordante ; parce qu’ils méprisent le génie qui ennoblit les actions, qui soulage les peines de la vie, qui entretient la paix dans toutes les classes de la société.

C’est aussi par cette raison qu’ils craignent tant la mort, et souffrent tous les affronts. Ils ne connaissent rien qui soit audessus des jouissances matérielles.

O Bellarmin ! Le peuple qui vénère le beau, qui l’honore dans ceux qui le produisent, est animé d’un esprit généreux. L’ame s’ouvre, l’amour-propre disparaît, les cœurs se dilatent et l’enthousiasme fait des héros. La terre occupée par ce peuple est la patrie commune de tous les hommes, et l’étranger y vient en toute confiance. Mais là où la divine nature est outragée comme chez vous, la vie n’a plus de charme, et toute autre planète est préférable à la terre. Les hommes créés à l’image de Dieu deviennent de jour en jour plus misérables, plus hideux ; la servilité s’empare des cœurs ; la force brutale l’emporte ; les désirs augmentent avec les peines et la détresse avec les raffinements du luxe ; les présens [sic] de la terre se changent en malédictions et Dieu retire sa grâce à lui.

Malheur à l’étranger qui arrive chez ce peuple avec une ame ardente ! Trois fois malheureux celui qui, comme moi, poussé par sa douleur, viendrait lui demander un asyle !  C’en est assez ! tu me connais, tu pardonnes mon aigreur. N’ai-je pas aussi parlé en ton nom ? N’ai-je pas parlé pour tous ceux qui souffrent, comme moi, dans ce pays ?

 

 


[1] Dans son ouvrage sur la littérature allemande. 2 Dans son Allemagne savante.

[2] La seconde édition d’Hypérion parut en 1822. 4 Recueillies en 1826.

[3] Hypérion, tome Ier, p.105.

[4] Hypérion, tome Ier, p.118. 7 L’insurrection de 1770.