TEXTE I

 

La guerre a été déclarée entre les Troyens et les Latins. Alors qu’il procède au dénombrement de ses troupes, le chef latin, Turnus, voit arriver Camille, la reine du pays des Volsques, qui lui envoie des renforts.

 

Camille ot non la damoiselle,

a grant merveille par fu bele,

  et moult estoit de grant pooir ;

ne fu femme de son savoir. 5         

Moult ert courtoise, preuz et sage            

et demenoit moult grant barnage ;

a merveilles tenoit bien terre et fu touz temps norrie en guerre,

et moult ama chevalerie, 10       

et maintint la toute sa vie.

Onques d’oevre a femme n’ot cure,        

ne de filer ne de tisture ;

milz amoit armes a porter,

a tournoier et a jouster, 15       

ferir d’espee ou de lance :    

ne fu femme de sa vaillance.

Le jour ert roys, la nuit roÿne ;

ja chamberiere ne meschine

environ lui le jour n’alast, 20       

ne la nuit nulz homs n’i entrast           

ens en sa chambre ou ele estoit. 

 

 Le roman d’Eneas, éd. Aimé Petit, Le Livre de Poche, « Lettres Gothiques », 1997, v. 40484068.

Note : v. 6 : demenoit moult grant barnage : « elle avait en tous points de grandes qualités seigneuriales ».

 

 

Questions A : Histoire de la langue (7 points)

  1. Traduisez le texte du v. 1 au v. 10. (2 points)

 

  1. Phonétique/graphie (1 point)

Étudiez les graphies o/ou dans moult (v. 3) (< lat. multum) ; norrie (v. 8) (< lat. nutrita) ; jour (v. 17) (< lat. diurnum).

 

  1. Morphosyntaxe (3 points)

a-Relevez toutes les formes d’imparfait de l’indicatif du texte. Expliquez le mode de formation et l’évolution jusqu’en français moderne de la forme tenoit (v. 7) (étymon latin : *teneat).

 

b-Identifiez les formes alast (v. 19) et entrast (v. 20) et expliquez leur valeur contextuelle.

 

  1. Lexicologie (1 point)

Étudiez le sens en contexte du mot preuz (v. 5) et retracez son évolution sémantique.

 

 

TEXTE II

 

1 Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait  connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle  lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle  maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que 5 vous avez maintenant, dévasté. »

             

 Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est  toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même,  celle où je me reconnais, où je m’enchante.

             

 Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et 10 vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne  sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette  poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus  célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le  rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus 15 définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer  ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une  lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son  cours normal. Les gens qui m’avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été  impressionnés quand ils m’ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau, je l’ai 20 gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu’il n’aurait dû.  J’ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s’est pas affaissé comme  certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J’ai un visage détruit.

 

Marguerite Duras, L’Amant, Les Editions de Minuit, 1984.

 

 

Questions B : Étude synchronique du texte de français moderne ou contemporain (7 points)

 

  1. Orthographe et morphologie (2 points)

Étudiez les marques de l’accord du verbe du point de vue graphique et phonique depuis « Les gens » jusqu’à « dix-neuf ans. » (l. 18-19). 

 

  1. Lexicologie (2 points)

Étudiez les mots « enchante » (l. 8) et « vieillissement » (l. 16).

 

  1. Morphosyntaxe (3 points)

Étudiez les pronoms personnels à partir de « Il me semble » (l. 11) jusqu’à « d’une lecture »

(l. 17). 

 

Question C : Étude stylistique du texte de français moderne ou contemporain (6 points)

 

Vous ferez une étude stylistique du texte en insistant sur les marques de la subjectivité.


Corrigé : 


Questions B : Étude synchronique du texte de français moderne ou contemporain (7 points)

 

B.1. Orthographe et morphologie (2 points). Étudiez les marques de l’accord du verbe du point de vue graphique et phonique depuis « Les gens » jusqu’à « dix-neuf ans. » (l. 18-19).

 

La question d’orthographe et morphologie de cette année permettait de vérifier la maîtrise d’une notion élémentaire et primordiale pour les futurs enseignants, celle de l’accord du verbe. Le jury a été surpris de la médiocrité globale des copies dans cette partie de l’épreuve, et souhaite en rappeler quelques principes.

Si l’émiettement apparent du barème peut expliquer le relatif délaissement de cette question, on attirera l’attention sur le fait qu’il ne s’agit pas de faire long, mais précis. Inversement, trop de candidats se sont égarés dans des développements diffus. Le traitement de cette question a ainsi souffert d’une double défaillance, de méthode d’une part, des connaissances éprouvées d’autre part.

 

Comme l’a déjà fait le Rapport de jury de la session 2011, on insistera sur la nécessité de répondre à cette question par un traitement synthétique et organisé, qui suppose : 

1)                   une introduction, proposant une – véritable – définition de la notion donnée à étudier ;

2)                   un traitement ordonné des occurrences, selon un critère de classement explicité ; la juxtaposition linéaire d’observations sur chaque forme considérée indépendamment est à bannir.

Seule cette démarche permet de satisfaire à la perspective comparative, propre à cette question, qui s’exerce à deux niveaux : comparaison entre les différentes formes concernées, et comparaison entre système écrit et système oral (voir Rapport de jury 2011). Ce dernier aspect, explicité dans l’intitulé qui invite à une étude « du point de vue graphique et phonique », entraîne une troisième exigence :

3)                   la transcription phonétique des occurrences étudiées au moyen de l’API (Alphabet Phonétique International), ou bien de l’alphabet des romanistes.

Ces trois points de méthode constituent des attendus, et non de simples conseils : à ce titre, l’absence d’introduction (i.e. de définition liminaire), de classement, et / ou de transcription phonétique, a été systématiquement pénalisée.

 

L’identification complète des formes verbales à traiter faisait également partie des attendus. Trop largement constatée dans les copies, la méconnaissance du passif semble refléter une propension plus générale : le jury attend des candidats des sessions à venir qu’ils consolident leur savoir sur les formes verbales et constructions passives. Moins répandue mais tout aussi inquiétante : la difficulté à reconnaître les temps composés du verbe, compétence pourtant élémentaire au niveau requis pour le concours. Ces lacunes ont entraîné nombre de candidats à n’envisager qu’une partie des formes concernées – auxiliaires seuls ou participes seuls. Dernier défaut récurrent : l’absence ou la déficience d’une terminologie adéquate : rappelons aux candidats qu’il ne s’agit pas de plaquer un « jargon » utilisé sans discernement, mais de témoigner du maniement correct d’une terminologie précise, et de leur capacité à l’expliciter.

 

Définitions. On appelle accord le phénomène de distribution des marques catégorielles du nom hors de celui-ci, que l’on étudiera ici dans les formes verbales. Le verbe varie selon des catégories morphologiques marquées par les désinences associées à son radical. Seules les marques de personne et de nombre, ainsi que la variation en genre (qui concerne uniquement le participe passé), sont imposées par l’accorddu verbe avec son sujet, éventuellement avec son COD (dans le cadre des règles de l’accord du participe passé). Ces marques relèvent à l’écrit des morphogrammes grammaticaux, c’est-à-dire des notations de morphèmes qui s’ajoutent au radical d’un mot pour en indiquer la flexion, et qui généralement ne sont pas réalisées à l’oral en dehors de la liaison.

 

Corpus. Il y avait 3 formes verbalesà étudier : (a) « avaient connue » [av!kony], indicatif plus-queparfait de connaître ; (b) « ont été impressionnés » [õtete"presjone], indicatif passé composé passif d’impressionner ; (c) « ont revue » [õr#vy], indicatif passé composé de revoir. Ces 3 verbes sont conjugués à la 3e personne du pluriel (ou rang personnel 6) et présentent une forme composée associant un auxiliaire (de temps ou de voix) à un élément auxilié, le participe passé.

 

Plan. On étudiera ici d’abord les marques de l’accord de l’auxiliaire avec le sujet (1.) puis celles de l’accord du participe passé (2.). D’autres plans étaient possibles et recevables : distinguant marques écrites (1.) puis orales (2.), ou, de manière plus élaborée, envisageant successivement l’absence d’accord (1. : « été »), le marquage uniquement graphique mais non phonique (2. : « avaient », « connue » et « revue », « impressionnés ») et enfin le marquage graphique et phonique (3. : cas de « ont »).

 

 

  1. L’accord de l’auxiliaire avec le sujet :

Par définition, le verbe conjugué à un mode personnel s’accorde avec son sujet en personne et en nombre ; dans les formes composées du verbe, c’est l’auxiliaire qui porte les informations grammaticales et prend donc les marques de l’accord.

— Dans « avaient (connue) » (a), l’auxiliaire de temps avoir à l’imparfait de l’indicatif s’accorde avec le sujet « qui », pronom relatif qui transmet les caractéristiques de son antécédent « les gens », groupe nominal (GN) masc. pluriel. À l’écrit, la désinence personnelle ‑ENT (qui suit la désinence temporelle ‑AI-, morphème de l’imparfait)est la marque de la 3e personne du pluriel. À l’oral, ‑ENT n’a pas de valeur phonique (en l’absence de liaison devant voyelle). La forme de la 3e personne du pluriel à l’imparfait est ainsi homophone des trois formes du singulier : l’oral ne connaît qu’une forme verbale unique [av!] pour les formes écrites avais / avait / avaient et ne distingue donc pas les rangs personnels 1, 2, 3 et 6.

— Le cas de « ont » (b et c). L’auxiliaire de temps avoir au présent de l’indicatif construit le passé composé de l’auxiliaire de voix être dans « ont été impressionnés » (b), dont le sujet est le GN masc. pl. « les gens qui ($) en France » ; et du verbe transitif revoir dans « ont revue » (c), dont le sujetest le pronom personnel « ils », masc. pl. À l’écrit, ont est une forme monosyllabique synthétique ou amalgame (voir GMF 2009, p. 892), qui marque globalement le rang personnel 6 : elle est inanalysable (on ne peut séparer radical et désinence), bien qu’on y reconnaisse le ‑T caractéristique de la 3e personne. On peut considérer ont comme logogramme, dans la mesure où le ‑T permet de distinguer la forme verbale de son homophone hétérographe, le pronom personnel indéfini ON. À l’oral, [õ] suffit à identifier globalement le rang personnel 6 dans la conjugaison de avoir. On notera qu’en (b), la liaison devant voyelle dans « ont été » [õtete] apporte un marquage supplémentaire, donnant au ‑T final une réalisation phonique.

 

  1. L’accord du participe passé :

Forme adjective du verbe, le participe passé prend les marques du genre et du nombre, selon des contraintes déterminées par l’auxiliaire qui le précède :

 

2.1  - Après l’auxiliaire avoir :

— Le participe passé du verbe être (été), présent dans « ont été impressionnés » (b), ne s’accorde jamais : il est invariable

— Le participe passé des verbes transitifs ne s’accorde ni avec le sujet, ni avec le COD postposé ; il s’accorde avec le COD uniquement si celui-ci est antéposé. Tel est le cas des occurrences (a) et (c). Le COD pronominal de ces deux verbes est normalement antéposé : me est la forme complément du pronom personnel de la 1ère personne du singulier. L’accord en genre est déterminé en discours conformément au référent visé, ici féminin. Le participe passé prend donc les marques de nombre et de genre correspondantes : à l’écrit, le morphogramme ‑E, marque du féminin, suit la désinence du participe passé (voyelle ‑U pour ces verbes de la 2e classe : connuE, revu-E); à l’oral, dans [cony] et [r#vy], il n’a pas de valeur phonique après voyelle (« e muet ») : le genre n’est donc pas marqué à l’oral.

 

2.2  - Après l’auxiliaire être, le participe passé s’accorde avec le sujet.

Dans « (ont été) impressionnés » (b), le participe passé auxilié de cette forme passive s’accorde avec le sujet, le GN masc. pl. « Les gens ($) ». Le masculin étant un genre non marqué, seul le nombre se manifeste par un morphème spécifique : à l’écrit, le morphogramme ‑S, désinence du pluriel, s’adjoint à la désinence régulière du participe passé des verbes de la 1ère classe, . À l’oral en revanche, comme souvent, la marque du pluriel n’est pas réalisée (« -s muet »).

 

 

B.2. Lexicologie (2 points). Étudiez « enchante » (l. 8) et « vieillissement » (l. 16).

 

Conseils généraux

La question de lexicologie n’ayant pas connu de changement, la consultation des rapports des années précédentes est toujours vivement recommandée. Voici néanmoins quelques rappels sur les objectifs de l’exercice et la méthode. Les candidats doivent faire preuve de leur compétence lexicologique en fournissant plusieurs types d’informations à propos des mots qui leur sont proposés. Il leur faut mobiliser les connaissances générales de morphologie et de sémantique lexicales acquises durant leurs études et montrer leur aptitude à discerner le sens précis que ces mots prennent dans le contexte où ils sont employés. 

Après des informations sur l’identité du mot (partie du discours et catégories grammaticales) et sa fonction grammaticale dans la phrase, la partie morphologique est consacrée à l’analyse en morphèmes (pour les mots complexes construits), en morphèmes et formants (pour les mots complexes non construits), les mots simples étant inanalysables. L’analyse du sens du mot en langue découle de cette analyse en

 

morphèmes pour les mots complexes construits, mais au cours du temps beaucoup de mots voient leur sens s’infléchir et devenir complexes non construits (le sens n’est plus strictement compositionnel), avec ou sans polysémie. Les diverses acceptions doivent être données, en tenant compte de l’époque du texte pour éviter des anachronismes. Les mots de la même famille dérivationnelle peuvent être utilisés pour préciser les différentes acceptions. Enfin, du fait de son cotexte particulier dans l’emploi à analyser, le sens du mot peut présenter une singularité par rapport au « sens habituel ». Les candidats sont invités à examiner les tensions qui peuvent se manifester entre le sens en langue et le sens en contexte, en particulier avec les liens qui peuvent se tisser avec d’autres mots de l’extrait (combinatoire particulière, répétition du même mot, présence de mots apparentés morphologiquement, présence de synonymes, d’antonymes, appartenance à un champ notionnel saillant dans l’extrait, etc.).

 

1) « enchante » l. 8

Enchante est une forme verbale de 1re personne du singulier du présent de l’indicatif dans une construction pronominale (je m’enchante) du verbe enchanter. Elle constitue le noyau de la proposition subordonnée relative « où je m’enchante ».

 

Morphologie

La forme est morphologiquement analysable en trois segments : le morphogramme -e de 1e personne du singulier, le radical chant (verbe chant-er et nom le chant) dont le signifié n’est pas perceptible synchroniquement dans enchanter, et le formant en- dont il est difficile de dire que c’est un morphème préfixal dans la mesure où ne peut lui être attribué le sens du préfixe en- du français (« entrée dans les limites d’un espace déterminé, acquisition d’un état, d’une qualité nouvelle ou création d’un nouvel espace » d’après le TLF). Dès lors on peut parler de mot complexe non construit. De fait ce verbe n’est pas fabriqué avec des morphèmes français mais hérité du latin incanto, as, are.

 

Sens en langue

Le sens n’est pas compositionnel, déductible des segments isolables distributionnellement. Le verbe enchanter, avec les dérivés enchanteur, enchantement, évoque une opération magique qui transforme quelqu’un ou une réalité (souvent terne voire difficile). Ce verbe est souvent employé de manière hyperbolique pour indiquer une grande satisfaction (« j’ai été enchanté de mon séjour »). Puis l’aspect merveilleux, féerique et même l’intensité de la satisfaction disparaissent dans l’emploi comme formule de politesse : « Enchanté » / « J’ai été enchanté de vous rencontrer »). 

 

Sens en contexte

La construction pronominale réfléchie réflexive du texte est originale du fait de sa rareté en français contemporain : l’enchanteur est normalement distinct de l’enchanté et s’enchanter de au sens de « tirer un grand plaisir à » n’est plus guère usité. Cette acception peut être présente dans le contexte : la narratrice se plaît à se rappeler cette image mais la construction syntaxique avec le pronom relatif (et non dont) ne plaide pas en sa faveur. La progression des trois verbes de la phrase, plaît, reconnais et enchante, le qualificatif émerveillante de l’image évoquée dans la phrase précédente et la construction syntaxique ( plutôt complément circonstanciel que COI) conduisent à penser qu’il ne s’agit pas ici d’une simple satisfaction, narcissique, mais d’une opération plus importante et de type magique où l’évocation de l’image d’elle-même provoque chez la narratrice une sensation intense, liée à la connaissance de son identité profonde, d’autant plus qu’elle a la conscience d’être seule à la voir et qu’elle n’en a jamais parlé. 

 

2) « vieillissement » l. 16

Vieillissement est un nom commun masculin employé au singulier (comme le plus souvent, le pluriel les vieillissements semblant peu fréquent), actualisé par le déterminant démonstratif ce et caractérisé par le complément du nom de mon visage (génitif subjectif : le visage vieillit). Ce groupe est le contrôleur de l’infinitif s’opérer après le verbe de perception j’ai vu (certains parlent alors de sujet de la proposition infinitive) ou, analyse alternative, est le COD de j’ai vu et l’infinitif s’opérer son attribut. 

 

Morphologie

Il s’agit d’un mot complexe construit formé de l’adjectif vieil (allomorphe de vieux) comme radical, converti par simple ajout de marques flexionnelles verbales en verbe (vieillir) qui à son tour sert de base à la construction du nom par suffixation, avec le suffixe -ement qui s’ajoute à la base verbale allongée vieilliss- (présente au participe présent ou à l’indicatif imparfait pour les verbes du second groupe). 

 

Sens en langue

Le sens est compositionnel : le vieillissement est « le fait de devenir vieux ». Il s’agit d’un nom

 

d’action qui exprime essentiellement un processus mais qui peut aussi renvoyer au résultat de l’action. C’est une transformation qui affecte les êtres vivants jusqu’à leur mort, et aussi, par extension, des inanimés, quand ils sont en voie d’obsolescence.  

 

Sens en contexte

Le nom d’action du texte entre dans tout un réseau lexical de l’âge : une première occurrence de ce mot figure à la ligne 13 (le début du processus est « brutal »), des formes du verbe qui sert de base, vieillir, sont présentes aux lignes 10 et 20, l’adjectif âgée figure au tout début du texte et l’adjectif antonyme jeune est employé quatre fois dans cet extrait (lignes 3, 4 et 12, et dans le nom composé jeune femme ligne 4). La deuxième occurrence de vieillissement, à la ligne 16, met l’accent sur la durée du processus, qui n’est pas pris dans sa globalité – qui aboutit au résultat qui est celui du visage de la narratrice au moment où elle écrit –, mais qui correspond à l’observation consciente de toutes les transformations progressives, quotidiennes qui affectent son visage. Cet aspect duratif est renforcé par la comparaison hypothétique (à l’irréel) avec le « déroulement d’une lecture » : chaque (nouveau) signe est identifié et analysé.

 

 

B. 3. Morphosyntaxe (3 points). Étudiez les pronoms personnels à partir de “Il me semble” (l. 11) jusqu’à “d’une lecture”(l. 17).

 

L’étude des pronoms personnels [PP] est un sujet de morphosyntaxe des plus classiques : on renverra les candidats aux ouvrages et aux enseignements qu’ils ne manqueront pas d’avoir à disposition à ce sujet, pour insister ici davantage sur la méthodologie ou les défaillances régulièrement constatées, et clarifier l’analyse de certaines occurrences au cours du corrigé.

La question de morphosyntaxe appelle une étude classée des occurrences, précédée d’une introduction théorique définissant et problématisant la notion à étudier. Ont donc été pénalisées les copies présentant un simple relevé linéaire, non classé ou très insuffisamment classé, ou encore un relevé « sec », dépourvu de commentaire. Inversement, ont été valorisés les efforts d’analyse, de justification ou de nuance, pour commenter le fonctionnement syntaxique ou sémantique de telle ou telle occurrence.

Pour ce qui est de la maîtrise des savoirs fondamentaux : il va sans dire que toute confusion de catégorie (entre pronom et déterminant$) est rédhibitoire ; et que les copies présentant des relevés d’occurrences lacunaires – 15 occurrences étaient ici à examiner – en sont lésées d’autant. On soulignera d’emblée les points suivants :

— L’étude des pronoms personnels implique la prise en compte des « formes mixtes » ou « frontières » que sont le pronom personnel indéfini ON, les pronoms personnels adverbiaux EN et Y, et enfin le pronom impersonnel IL, dont l’identification complète est requise. Du reste, les futurs candidats devraient une fois pour toutes faire la distinction terminologique et théorique entre ce qui relève de l’indéfini (ON) et ce qui relève de l’impersonnel (concernant ce IL homonyme du pronom représentant).

— Le pronom personnel me est régulièrement victime d’une confusion fâcheuse : pour être un déictique de rang 1, il n’en est pas pour autant systématiquement « pronom réfléchi »$ À la différence des PP de 3e personne qui disposent d’une forme réfléchie spécifique se, la 1ère et la 2e personnes ne disposent que d’une forme complément unique me et te, qui peut être employée comme PP non réfléchi (tu me vois, je te vois), OU comme PP réfléchi (je me vois, tu te vois).

— Enfin, le jury serait reconnaissant aux futurs candidats de cesser de confondre élision et ellipse :

l’élision est un fait de phonétique et de morphologie (« l’élision de je devant voyelle », « j’ est la forme élidée de je devant voyelle »), tandis que l’ellipse est un fait de syntaxe (« la coordination de 2 verbes autorise l’ellipse, i.e. la non-répétition, du pronom sujet devant le second verbe : Il entra et Ø sourit . »).

 

Introduction et définitions (ces dernières sont attendues en introduction ou en cours d’étude).

Traditionnellement définis comme « substituts du nom », les pronoms sont des mots grammaticaux aptes à assumer toutes les fonctions syntaxiques du groupe nominal [GN]. La sous-classe des pronoms personnels [PP] regroupe les pronoms qui marquent la personne grammaticale (ou rang personnel) et qui permettent de désigner les êtres qui parlent (locuteur, 1ère personne), à qui l’on parle (allocutaire, 2e personne) et ce dont on parle (délocuté, 3e personne). En fonction sujet, les PP sont les supports de la conjugaison en personne du verbe.

Cette sous-classe présente toutefois une triple hétérogénéité morphologique (a), sémanticoréférentielle (b), et syntaxique (c) :

a)                   Les PP sont des morphèmes monosyllabiques tous hérités du latin, dont la morphologie riche et complexe forme système dans la langue française. Aux PP dits « purs » sont associées des formes « mixtes » dont le fonctionnement syntaxique est analogue : le pronom personnel indéfini on, les pronoms personnels adverbiaux en et y, enfin le pronom il impersonnel.

 

b)                   On distingue généralement deux principaux types de fonctionnement sémantique, selon la façon

dont ces pronoms identifient leur référent. 

— La référence est déictique(ou exophorique) quand le référent est identifié directement dans la situation d’énonciation (ou, plus largement, dans le contexte extra-linguistique) : c’est le cas des PP de 1ère et 2e personne, qui désignent au sens strict les personnes de l’interlocution. Ces pronoms sont dits déictiques ou nominaux : ils ne « remplacent » jamais un substantif (même s’ils en sont un équivalent syntaxique par définition) mais partagent l’autonomie du nom propre (sur le plan de leur fonctionnement référentiel).

— La référence est anaphorique (ou endophorique) quand le référent est identifié indirectement à l’aide d’un élément présent dans le texte (c’est-à-dire dans le co-texte linguistique), appelé antécédent : c’est le cas des PP de 3e personne, qui désignent un tiers (qui n’est pas forcément une « personne »). Ces pronoms sont dits anaphoriques ou représentants : ils « représentent » leur antécédent et ne sont « personnels » qu’en tant qu’ils marquent la personne grammaticale.

c)                   Sur le plan syntaxique enfin, on oppose les emplois conjoints, généralement assumés par des formes atones, où le PP est contigu au verbe dont il dépend et ne peut en être séparé que par une autre forme clitique (PP conjoint ou adverbe ne ; ex. je ne le lui ai pas dit) ; aux emplois disjoints, assumés par des formes toniques, où le PP conserve une autonomie de fonctionnement par rapport au verbe (ex. c’est lui ou moi).

 

Ces distinctions déterminent le classement des 15 occurrences relevées : on mettra ainsi en relation les variations de forme avec la diversité des emplois (fonctionnement syntaxique, place) et des mécanismes propres à l’idenfication du référent.

On proposera ici un classement formel, mais d’autres types de classements étaient possibles – pourvus qu’ils fassent apparaître secondairement tous les autres critères mentionnés : soit un classement exclusivement sémantico-référentiel (1-Les PP à référence déictique ou par défaut – incluant donc le cas de on ; 2-Les PP à référence anaphorique – incluant ici en ; 3-La référence nulle dans le cas de il y a) ; soit un classement fonctionnel (1-PP sujets, 2-PP compléments).

 

- Pronoms personnels « purs » nominaux.

Toutes les occurrences suivantes sont ici conjointes et antéposéesau verbe (ou « proclitiques »).

 

1.1- PP sujet : JE, forme sujet atone du rang personnel 1, est le sujet des verbes « ai vu » (l. 13 et 15) et « aurais pris » (l. 6) et s’élide régulièrement devant voyelle. Référent : par définition, JE désigne directement le locuteur, ici la narratrice ; il ne marque pas le genre par lui-même mais transmet l’accord en genre conformément au référent qu’il vise (ici féminin). Tous les PP de rang 1 de l’extrait ont le même référent (voir 1.2).

 

1.2- PP complément :

 de rang 1 : ME est la forme complément atone de rang 1 (% MOI, forme tonique). Le texte présente 2 occurrences où ME est en construction indirecte (et en emploi non réfléchi) : 

-  dans « m’a parlé » (l. 11), il est le 2nd complément essentiel indirect du verbe bitransitif parler (de qqc. à qn) (on peut parler ici de C.O.I. voire de C.O.S.).

-  dans « il me semble » (l. 11), il est complément indirect de l’impersonnel il semble. Attention : on ne peut pas parler ici de « COI », le verbe impersonnel ne construisant pas de « complément d’objet » ; on pourra en revanche parler de complément « datif ».

 — de rang 5 : VOUS est la forme unique de la 2e personne du pluriel (comme NOUS pour le rang 4). Dans « qui vous frappe » (l. 12), il est COD du vb frapper. Référent : vous désigne généralement une pluralité associant à l’allocutaire (tu) d’autres allocutaires ou des êtres identifiés anaphoriquement. Ici, il a une valeur générique, induite d’une référence par défaut (GMF 2009, p. 361) : son extension maximale est la même que celle du ON qui lui succède (voir 3.1), et qu’il supplée en position de complément (on clitique ne pouvant être que sujet, il est relayé dans les autres positions par nous ou se, voire vous dans ses emplois génériques). De manière secondaire, on peut supposer que la forme du PP de rang 5 maintient ici un effet d’adresse au lecteur, implicitement inclus dans le référent.

 

2 - Pronoms personnels « purs » représentants

Le pronom personnel IL et ses variantes allomorphiques ont normalement un mode de référence anaphorique, et varient en genre et en nombre selon l’antécédent qu’ils représentent. Toutes les occurrences du texte sont des formes compléments.

 

2.1 - LE, forme complément direct non réfléchi

Dans « je l’ai vu gagner ($) » (l. 13), le PP conjoint de rang 3 masc. sing. LE élidé a pour antécédent le GN « ce vieillissement ». Il est COD du verbe « ai vu » et contrôleur de l’infinitif prédicatif « gagner » dans une construction acceptant 2 analyses :

a)                   Soit l’on considère que le PP « l’ » est inclus dans une construction infinitive que la grammaire analyse traditionnellement comme subordonnée infinitive : celle-ci assume globalement la fonction COD du verbe de perception voir et est l’équivalent d’une complétive conjonctive (je l’ai vu gagner! > j’ai vu qu’il gagnait!).

b)                   Soit l’on considère que le PP COD « l’ » est le support d’une prédication seconde analogue à celle de l’attribut de l’objet, ici réalisée par l’infinitif prédicat de l’objet « gagner » – le verbe voir étant apte à construire une relation prédicative entre son COD et un adjectif, une subordonnée relative, un participe ou un infinitif (je l’ai vu gagner! / qui gagnait! / gagnant!).

 

2.2 - L’emploi du PP réfléchi conjoint SE

Les pronoms de 3e personne disposent d’une forme réfléchie spécifique et unique se (forme atone à laquelle correspond la forme tonique soi). Dans « j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage$ » (l. 15), le réfléchi est inanalysabledans une construction pronominale “intransitive” ou “neutre”, i.e. dépourvu d’autonomie fonctionnelle et référentielle : il ne peut pas s’analyser comme un véritable « COD ». Remarquons que cette construction pronominale exprime la simple notion d’occurrence : elle inscrit dans un cadre spatio-temporel le procès dynamique « ce vieillissement de mon visage » (contrôleur de l’infinitif « s’opérer »), qui est conçu comme le site de l’action dénotée par le verbe : s’opérer est ici l’équivalent de se produire, s’accomplir, avoir lieu (voir GMF 2009, p. 462-463), comme le montre le test d’insertion j’ai vu s’opérer de lui-même ce vieillissement (!), préférable ici à j’ai vu s’opérer lui-même ce vieillissement (!).

 

2.3 - Un PP disjoint de rang 6

Le PP eux (« entre eux » l. 14), forme tonique réservée à l’emploi disjoint, et spécifique du masc. pl., apparaît ici après préposition et a pour antécédent le GN « mes traits ». On remarquera que dans « changer le rapport qu’il y avait entre eux », ce groupe prépositionnel est difficilement analysable comme « complément circonstanciel », puisqu’il n’est pas supprimable (on aboutit à un énoncé tautologique) : après le présentatif il y a, le groupe prépositionnel « entre eux » est en réalité un constituant prédicatif caractérisant le pronom relatif que complément du présentatif (dont l’antécédent est « le rapport »).

 

3 - Formes « mixtes »

 

3.1 - Le cas du PP indéfini ON (l. 11 et 12)

Toujours nominal, conjoint, et sujet de rang 3, le pronom ON a sémantiquement une valeur de base indéfinie et désigne un ensemble indéterminé de personnes. On peut distinguer l’extension des 2 occurrences : dans « on m’a parlé » (l. 11), l’action décrite restreint nécessairement l’extension de on à une ou plusieurs personnes qui ont pu parler à la narratrice, donc à un nombre indéterminé de personnes qu’elle a rencontrées; en revanche dans « on traverse » (l. 12), l’action décrite confère à on une extension beaucoup plus large, et s’interprète avec une valeur générique (fonctionnement d’une référence par défaut).

 

3.2 - Les PP adverbiaux EN (l. 15) et Y (l. 14)

Ce sont des PP compléments invariables (du fait de leur origine adverbiale), toujours conjoints de rang 3, qui fonctionnent normalement comme des PP représentants : ils sont en effet l’équivalent de la préposition de (pour EN) ou à (pour Y) associée à une forme pronominale complément.

-  Dans « au contraire d’en être effrayée » (l. 15), le PP en représente un complément introduit par la préposition de, qui peut se comprendre ici comme la variante de la préposition par dans l’introduction du complément d’agent : sa fonction est donc complément d’agent de l’infinitif passif « être effrayée » (plutôt que simple complément du participe adjectivé « effrayée », analyse qui reste cependant recevable). Antécédent : dans la phrase, le PP en représente par cataphore le GN « ce vieillissement de mon visage » ; mais il joue un rôle de relais thématique dans la chaîne de référence développée depuis la l. 10 (voir « Ce vieillissement » > « je l’ai vu$ » > « Au contraire d’en être effrayée$ »), et pourrait aussi s’interpréter comme l’anaphore résomptive des contenus propositionnels de la phrase précédente (l. 1315).

-  Le PP adverbial en est inanalysable lorsqu’il est inclus dans la locution verbale présentative il y a, comme dans « il y avait » (l. 14).

 

3.3 - Le cas du IL impersonnel, à référence nulle (l. 11 et 14)

Homonyme du PP il représentant, le pronom il impersonnel est invariable et toujours sujet. Il est vide sémantiquement et assume un pur rôle syntaxique : il sert de support syntaxique à la conjugaison du verbe

 

impersonnel ou des constructions impersonnelles. Il apparaît ici :

-  dans « il me semble » (l. 11), comme sujet du verbe sembler en emploi impersonnel, suivi d’une complétive séquence de l’impersonnel. 

-  dans « il y avait » (l. 14), comme sujet de la locution verbale présentative, à complément obligatoire (voir supra 2.3 et 3.2).

 

 

 

Question C : Étude stylistique du texte de français moderne ou contemporain (6 points)

 

Vous ferez une étude stylistique du texte en insistant sur les marques de la subjectivité.

 

Rappels méthodologiques (voir également le rapport 2011 qui comporte des indications détaillées) :

Depuis la session 2011, l’étude stylistique est orientée par une question qui vise à mettre en valeur un enjeu majeur du texte et des procédés particulièrement saillants. Le libellé attire ainsi l’attention sur une entrée importante mais ne saurait constituer l’unique point d’accroche. Les candidats doivent repérer les enjeux saillants et les articuler, « en insistant sur » les marques de la subjectivité mais sans s’y restreindre. Cependant, s’il est possible de compléter et d’enrichir les analyses au-delà, toute étude ne prenant pas en compte l’orientation proposée est fortement pénalisée.

La problématique, indispensable, doit être fondée sur la question posée et des enjeux formels ou génériques. Le plan, progressif, va du plus simple au plus complexe, des procédés les plus massifs aux procédés les plus subtils. Il doit être apparent, avec des titres et des sous-titres les plus précis possibles.

Chaque sous-partie met en valeur un procédé (ou plusieurs procédés convergents) en évitant les répétitions d’une sous-partie à l’autre ; il faut varier le choix des entrées formelles, lexicales mais aussi syntaxiques, énonciatives, prosodiques. 

L’étude stylistique n’est ni une étude linéaire ni un commentaire composé. On part des procédés d’écriture pour analyser les mécanismes d’engendrement du sens, non l’inverse. Il faut donc commencer, dans chaque sous-partie, par mettre en valeur le(s) procédé(s) analysé(s), avant de proposer une interprétation. Les analyses doivent comporter une description formelle (précise et rigoureuse) et une ou plusieurs interprétations. Les exemples choisis ne doivent pas être simplement énumérés mais faire l’objet d’analyses détaillées (identification du ou des procédés avec des termes précis, description formelle, interprétation). Les analyses strictement formelles et dépourvues d’interprétations sont pénalisées.

 

Mise en perspective du sujet et éléments pour une problématique :

La formulation du sujet « les marques de la subjectivité » nous invite à une étude de l’énonciation, c’està-dire à une étude des traces laissées par l’énonciateur dans son énoncé. Il s’agit donc d’analyser précisément le feuilleté énonciatif, d’identifier les marques propres à chaque voix et de réfléchir aux effets produits (je narrant / je narré, discours rapportés, représentations spatio-temporelles). Il convenait également de prendre en compte la présence de termes subjectifs, la modalisation, les modes de désignation des sujets, les techniques du portrait ou encore le rythme. En outre, l’étude des marques de la subjectivité dans ce texte soulève la question, complexe, du genre. Dans ce roman, qui n’est ni une autobiographie ni une autofiction mais qui se fonde sur un matériau ouvertement autobiographique, le je de la narratrice se confond avec le je du personnage. Du point de vue linguistique, le pacte autobiographique est en apparence totalement respecté. C’est une perspective qu’il convient de bien garder à l’esprit.

Nous pouvons repérer au moins deux enjeux majeurs. D’une part, la représentation de soi se construit par la médiation du regard d’autrui pour aboutir à un autoportrait paradoxal et singulier. D’autre part, les inversions temporelles qui caractérisent cette évocation inaugurale donnent l’impression de commencer par la fin. En effet, certains candidats ont reconnu dans cet extrait l’incipit de L’Amant ; une telle identification n’était pas attendue par le jury, mais elle pouvait offrir des pistes de réflexion, car Duras joue avec les règles de l’incipit, les codes génériques et les attentes du lecteur. De ce point de vue, les marques de la subjectivité constituent une entrée fondamentale puisque la subjectivité et la singularité de la voix qui domine cet extrait se trouvent à l’origine d’une esthétique et d’un style propres, éminemment reconnaissables. Nous pourrons donc nous demander dans quelle mesure les marques de la subjectivité infléchissent la représentation de soi et informent (au sens étymologique) cet extrait de L’Amant.

 

Annonce du plan

D’abord, nous pouvons observer la proximité, d’un point de vue linguistique, entre le dispositif énonciatif mis en place et celui de l’autobiographie. Ensuite, il convient de mettre en valeur la singularité de la représentation de soi, qui passe par le prisme de plusieurs visions subjectives. Enfin, nous pouvons

 

souligner la spécificité de l’esthétique mise en œuvre et l’ambivalence générique ainsi engendrée.

 

 

1- Une structure énonciative qui évoque l’autobiographie

 

Le pacte autobiographique est presque respecté : le je de la narratrice est équivalent au je du personnage. L’histoire racontée est bien inspirée de la vie de Duras. Pour autant, ce n’est ni une autobiographie ni une autofiction.

 

1.1- Les pronoms et le dédoublement du je

 

-          Prédominance nette du je, dans les trois paragraphes : au sein des pronoms personnels, on peut distinguer 5 je ne se rapportant pas à la narratrice, 24 pronoms de la première personne se rapportant à la narratrice, pour quelques pronoms des troisième, cinquième et sixième personnes. À ces occurrences, il faut ajouter les déterminants possessifs en lien avec la première personne, qui renforce cette prédominance.

L’objectif est clair : le centre de ce passage n’est pas l’homme du premier paragraphe, le « on », « les gens » mais bien le référent pointé par le pronom qui est répété au début et à la fin de la première phrase, dans une incidente « j’étais âgée déjà » et au sein d’un groupe prépositionnel « vers moi ». En apparence, le je est relégué aux circonstances. En réalité, il prédomine dès le début.

 

-          Le je est à analyser à deux niveaux (marqués, dans ce texte, par l’emploi des tiroirs verbaux) : dans le premier paragraphe, il renvoie au personnage, dans une scène aux référents spatio-temporels indéterminée mais qui n’est pas à confondre avec la situation d’énonciation du je narrant. Dans le second, il s’agit bien de la narratrice (« je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore »). Le paragraphe suivant se fonde sur un dédoublement et une superposition de ces deux niveaux, qui aboutit à la phrase finale où les deux lignes temporelles se rejoignent « j’ai un visage détruit. »

 

-          Le je personnage se caractérise lui-même par une dissociation et une vision distanciée, comme le suggère la phrase suivante (l. 15-17) : 

Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. 

La subordonnée infinitive introduite par le verbe voir suggère bien la distance entre le je qui subit cet événement et le je qui l’observe. Le démonstratif « ce », l’emploi d’un substantif abstrait « vieillissement » au lieu d’un adjectif et le rejet de l’allusion au moi dans le complément du nom « de mon visage » pointent la distance de soi par rapport à soi. Dans ce texte, le je se veut observateur distancié et herméneute de soi-même. Il s’agit de déchiffrer une « image » paradoxale comme on lirait un texte. 

Cette dissociation du je narré constitue une caractéristique spécifique de l’ensemble de l’œuvre, relativement peu commune. Dans un récit à la première personne, la distinction s’opère plutôt entre je narrant et je narré. Ici, la dissociation s’effectue au sein même du je narré, qui d’une part vit les événements, d’autre part les observe et les analyse.

 

-          Cette dissociation est accentuée par l’enchaînement des dénominations physiques, pour désigner le je. Dans ce texte, je occupe rarement la fonction sujet et se retrouve, indirectement, dans des fonctions syntaxiques diverses. C’est dans le troisième paragraphe, fondé sur un enchaînement à thèmes dérivés ou à thèmes constants, que cette répartition est la plus saillante. Le paragraphe commence par des tournures impersonnelles, évoquant le temps. Puis le groupe nominal « mon visage » apparaît en fonction sujet (l. 910). D’un point de vue sémantico-logique, il n’est cependant que le siège du procès. Le pronom je surgit ensuite en position sujet « À dix-huit ans j’ai vieilli » (l. 10-11). C’est l’unique fois où le je est présenté comme sujet syntaxique d’un verbe désignant le phénomène décrit ici. Par la suite, une périphrase métaphorique permet de désigner le vieillissement « cette poussée du temps ». Le je est masqué derrière l’anonymat du on comme du vous (voir question 3 de morphosyntaxe). Dès lors, le substantif abstrait « vieillissement » apparaît plusieurs fois, toujours en fonction sujet, tandis que les dénominations évoquant le je reste en fonction de complément d’objet. La substitution d’un substantif abstrait à un verbe conjugué accentue l’effet décrit. Le « visage » est décliné en différentes composantes, notamment de la l. 13 à 15 : 

Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes.

Les parties du visage sont évoquées par des groupes nominaux (les yeux, le regard, la bouche) qui n’occupent pas la fonction sujet et sont relégués dans une subordonnée infinitive en fonction d’objet.

 

L’énumération commence par « mes traits » et s’achève sur une série de substantifs tous dotés d’un attribut de l’objet. Le visage est décrit comme le lieu d’un changement que le je s’est contenté d’observer, dans l’impuissance la plus totale. 

 

1.2- Le système des discours rapportés : des représentations en miroir

 

Cet extrait se caractérise par une narration à la première personne, au sein de laquelle on peut repérer quatre discours rapportés :

-          un discours direct, dans le premier paragraphe. Celui-ci est introduit de façon tout à fait traditionnelle, avec un verbe introducteur « il m’a dit », deux points et des guillemets. Le locuteur n’est pas identifié clairement. Un article indéfini permet de l’introduire « un homme est venu vers moi » (l. 1). 

-          un discours indirect (l. 2-3), au sein de ce même discours direct : « Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune ». L’enchâssement d’un discours rapporté dans un discours rapporté suggère une opposition entre pluralité et singularité et met en évidence la singularité de la représentation de soi qui se construit dans cet incipit

-          deux discours rapportés qui s’apparentent à des discours narrativisés : 

  1. « Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois

alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. » (l. 11-13)

  1. « Les gens qui m’avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été

impressionnés quand ils m’ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. » (l. 18-20)

Dans le premier cas (a), le discours rapporté occupe la quasi totalité de la phrase tandis que dans le second cas (b) il se résume en quelque sorte au verbe impressionner. Le point commun à ces discours rapportés réside dans l’anonymat des locuteurs, masqués sous des procédés variés : l’article indéfini, le pronom on, le pluriel qui recouvre une pluralité indistincte, l’effacement d’un agent. Nous pouvons nous demander dans quelle mesure les « voix des autres » ne servent pas simplement de relais et de chambres d’échos pour construire une représentation de soi paradoxale et distanciée. Pour le dire autrement, la voix d’autrui n’intervient que parce qu’elle résonne et module la voix du je. La subjectivité mise en scène et mise en texte ici est bien celle du je.

Les répétitions mettent fortement en évidence ce jeu d’échos : « dire » « venir » « connaître » apparaissent toujours au moins deux fois dans le premier paragraphe, une fois dans le discours de la narratrice, une autre fois dans le discours rapporté. Les discours rapportés se multiplient face à un locuteur qui a longtemps choisi le silence, comme le souligne l’emploi des négations « dont je n’ai jamais parlé » (l. 6), « je n’ai jamais demandé » (l. 11). Ces verbes confèrent un sens particulier au système des discours rapportés. Tout se passe comme si le je avait besoin de la médiation de la voix des autres pour accéder à la sienne propre, comme si, dans ce texte où le je se met en quête d’une représentation de soi, la voix des autres constituait un tremplin nécessaire et incontournable pour y accéder.

 

1.3- Prédominance des temps du discours (en lien avec l’oralité du style)

 

L’opposition inspirée de Benveniste entre temps du discours et temps du récit structure partiellement le passage. Les temps du discours se retrouvent dans le discours direct, tandis que des imparfaits émaillent les passages narratifs. Cependant, l’emploi du passé composé et du présent de l’indicatif viennent brouiller cette répartition.

  • - Le passé composé se substitue dès la première phrase au passé simple : les événements du passé sont présentés dans leur rapport avec le présent. Cette substitution souligne l’impossibilité dans ce passage d’un régime énonciatif coupé de la situation d’énonciation du je narrateur. Seuls les temps du discours trouvent grâce dans une description et un récit qui n’ont de sens que par rapport au présent d’énonciation.
  • - Le présent de l’indicatif est moins fréquent que le passé composé mais joue également un rôle central. Dans notre texte, le présent apparaît d’une part dans la séquence de discours direct et d’autre part dans les séquences narratives. L’emploi du présent est similaire dans les deux cas. Au sein du discours direct, dans le premier paragraphe, le présent entretient un rapport de contemporanéité avec l’acte d’énonciation fictivement mis en scène (le hall d’un lien public, un homme qui s’adresse au je personnage). Sans indication contraire, un énoncé au présent indique un état de choses ou un événement contemporain de l’acte d’énonciation et il est présenté comme vrai par le locuteur au moment de l’énonciation. Ici, l’homme présente comme vrai son jugement esthétique « je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune ». Dans le second paragraphe, le présent est cette fois-ci rattaché à la situation d’énonciation de la narratrice plus âgée qui songe a posteriori à son histoire passée. La valeur du présent oscille entre présent d’énonciation, présent itératif (la valeur itérative est indiquée par la présence de l’adverbe

 

« souvent »), présent étendu et présent omnitemporel.

La plasticité du présent de l’indicatif (en lien avec la vacuité sémantique qu’implique l’absence de marque temporelle spécifique) lui permet donc d’évoquer plusieurs situations d’énonciation qui n’appartiennent pas aux mêmes lignes temporelles. Le processus aboutit à cette phrase paradoxale, fondée sur un présent qui mêle présent d’énonciation et présent de caractérisation « j’ai un visage détruit ».

 

2- Une représentation de soi paradoxale

 

Dans cet incipit, le je, qui n’a pas de nom, possède cependant un visage qui représente le thème principal de la description et le nœud autour duquel va s’élaborer une représentation paradoxale et déroutante.

 

2.1- Des adjectifs révélateurs de la subjectivité à l’œuvre

 

Les adjectifs occupent dans ce texte les trois fonctions qui leur sont dévolues : épithète, apposition et attribut. En position d’épithète, ils tendent à être postposés. Nous pourrions donc penser que la subjectivité du regard se lira principalement dans les appositions, éventuellement les attributs, tandis que les épithètes proposeront des caractéristiques plus objectives. En réalité, tous les adjectifs traduisent le regard du je sur lui-même.

Quelques éléments concernant la sémantique de l’adjectif : 

-      Les adjectifs affectifs se caractérisent par leur rareté (on peut citer notamment « triste » l. 14).

Beaucoup d’évaluatifs non axiologiques prennent une connotation axiologique, comme « grands » (l. 14) ou « définitive » (l. 15). 

-      Le détachement permet de mettre discrètement en valeur la particularité de certains référents. Le même procédé est employé notamment aux lignes 4 à 7 : « j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. » « Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. » Le participe passé en emploi adjectival, « dévasté », est fortement mis en valeur par le détachement en fin de phrase (et en clausule de paragraphe avant un blanc typographique). La cadence mineure accentue l’effet produit. Le même rythme se retrouve dans l’autre phrase citée avec cette fois-ci une forme en –ant (un adjectif verbal en l’occurrence) détachée en fin de phrase et relativement éloignée de son support. L’adjectif se détache fortement pour évoquer un jugement subjectif ou une réaction émotionnelle, et esthétique (voir l’étude lexicologique pour compléter l’analyse).  

 

2.2- Modalité aléthique, construction et partage des savoirs

 

Le choix d’un certain nombre de verbes relève de la modalité aléthique ou de la modalité épistémique, construites selon un trajet très net, du savoir de l’autre à celui du je. Cette courbe confirme l’hypothèse déjà évoquée selon laquelle la voix des autres servirait ici de relais et de tremplin pour élaborer une représentation de soi, incertaine à l’origine. Le premier je associé à ces deux modalités désigne l’homme dans le hall : « je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune » (l. 3-4). La syntaxe de la phrase se complique singulièrement pour laisser place à cette assertion. La répétition de la préposition « pour » accentue l’impression de lourdeur. L’énoncé commence de façon relativement gauche, pour s’achever dans un rythme plus fluide, à partir de l’expression de la modalisation, « je vous trouve ». Un savoir étranger est offert au je qui se l’approprie immédiatement. Par la suite, une modalisation épistémique est liée au discours d’autrui : « il me semble qu’on m’a parlé de [$] » (l. 11). Le je s’avance sur le terrain d’un savoir présenté comme incertain et passe encore par le relais des autres. Enfin, une certitude relevant de la modalité aléthique s’énonce quelques lignes plus loin : « je savais aussi que je ne me trompais pas » (l. 17). Après toutes ces médiations successives, le je s’empare de cette représentation de soi paradoxale et la revendique pleinement. Cette fois-ci la narratrice occupe une position de surplomb. Elle détient un savoir qu’elle entend partager avec son narrataire.

 

2.3- Un portrait sous forme d’adunaton ?

 

-          L’élaboration de la représentation de soi par le biais de médiations successives aboutit ainsi à un portrait qui prend la forme d’une prosopographie. Aucun trait de caractère n’est ici évoqué. L’une des rares émotions soulignées se trouve dans le second paragraphe et réside dans l’émerveillement face à « cette image » que la narratrice développe longuement. Pour le reste, le je se caractérise par un étrange détachement et cette position d’observatrice à distance d’elle-même. L’art du portrait se traduit dès lors par un contreblason, centré sur le « visage » et fondé sur une progression à thèmes constant ou dérivés (voir

 

1.1 et l’analyse des dénominations). 

-          La représentation de la temporalité s’articule autour d’un double paradoxe, qui sous-tend la plupart des compléments circonstanciels de temps et contamine d’autres fonctions syntaxiques : jeunesse et vieillesse se confondent, il n’y a ni début ni fin mais un événement singulier et fondateur, un « vieillissement » précoce et « brutal », mis en valeur par la brièveté même de la phrase et l’apparition à l’initiale du substantif abstrait « vieillissement » en fonction sujet. La beauté naît des ruines du visage. Le paradoxe est poussé aux limites de l’impossible et du non-sens à travers le syntagme un « visage détruit ». Cette conclusion à la fois logique (puisqu’elle clôt une longue description qui lui donne tout son sens) et aux limites de l’absurde donne le ton d’emblée. Cette évocation de soi ne traduit pas une représentation de surface mais une exploration des profondeurs.

Le lexique, dysphorique, ne peut se comprendre qu’à travers une inversion des valeurs entre deux paires d’antonymes (dont le quatrième terme est absent du texte), jeunesse et vieillesse, beauté et laideur.

La beauté est associée à la vieillesse, la laideur n’a plus sa place dans ce portrait paradoxal.

-          Les négations soulignent et répondent à la difficulté de la représentation.

Négations grammaticales (par exemple, l. 10-11, « je ne sais pas », « je n’ai jamais demandé ») et négations lexicales (par exemple « imprévue » l. 10) se combinent de façon discrète pour rehausser les paradoxes inhérents au mode de représentation choisi. Il ne s’agit pas ici de donner à voir un objet mais la trace et le résultat d’un processus de destruction inattendu. Le principe esthétique est bien résumé par le participe passé en emploi adjectif « imprévue ». Il s’agit bel et bien de déjouer les attentes du lecteur à trois niveaux : la technique du portrait, les codifications traditionnelles d’un incipit, le genre de l’autobiographie. 

 

Cet écart est susceptible de creuser le désir de lecture et de découverte.

 

 

3- Une esthétique singulière pour une œuvre aux contours génériques indéfinis

 

Les marques de la subjectivité contribuent à infléchir cet incipit dans la perspective d’une esthétique d’emblée singulière. En effet, le cheminement proposé au lecteur n’est que partiellement conforme à l’horizon d’attente, en raison de ses référents spatio-temporels flous (on peut souligner notamment l’usage de l’article indéfini « un jour », « un homme » « un lieu public »).

Pour autant, la captatio benevolentiae est réussie, à la mesure de la singularité de la voix qui se fait entendre.

 

3.1-Le rôle des adverbes entre paradoxe et temporalité inversée

 

-          les adverbes accentuent l’étrangeté de la représentation. Ainsi, la répétition de « plus » permet-elle de creuser l’écart entre le visage de l’enfant et de l’adolescente avant ses dix-huit ans et son visage dès ses dix-huit ans : « faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. » (l. 14-15). L’énumération ternaire associée à des adjectifs de plus en plus longs dessinent l’image d’un visage qui s’éloigne progressivement des canons de la beauté féminine. 

-          les adverbes attirent également l’attention sur une inversion temporelle surprenante. Le temps constitue dans cet extrait un leitmotiv important. L’âge fait irruption dès la première phrase, à travers l’antonymie entre jeunesse et vieillesse. Les compléments circonstanciels de temps se multiplient dans le troisième paragraphe de façon vertigineuse : la plupart des phrases comportent un référent temporel. Cette omniprésence se fonde sur une inversion fortement marquée. Dès la première phrase du troisième paragraphe de notre extrait, celle-ci est suggérée, puis développée tout au long du paragraphe (l. 9) : « Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. » Les allitérations mettent en parallèle les adverbes « très » et « trop ». La brièveté des phrases renforce l’impression que tout est déjà fini avant même d’avoir commencé.

 

3.2- Images et poéticité

 

-          La temporalité est exprimée à travers une série de métaphores verbales ou déverbales qui évoque un mouvement brutal ou une destruction matérielle : 

 

[$] mon visage est parti dans une direction imprévue. (l. 9-10)

[$] cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. (l. 11-12)

[$] marquer le front de cassures profondes (l. 15)

Il ne s’est pas affaissé comme certains visages à traits fins (l. 21-22)

 

 

-          Une esthétique de l’imprévu se combine à une sorte de poétique des ruines où le visage joue le rôle d’un parchemin ou d’une carte qui porte la trace visible du temps qui passe. Les métaphores relèvent de différents domaines, biologiques, géologiques, architecturaux. Il s’agit toujours d’éléments visibles, appartenant à un univers perceptible par les sens (plus précisément par la vue, sens prédominant ici). Les êtres et les choses sont animés d’un élan propre que le je contemple avec une curiosité d’esthète.

 

-          Ces métaphores s’articulent autour de la substitution originelle entre les mots et l’image. Le portrait s’élabore à partir d’une théorie de l’image considérée comme un système de signes à déchiffrer au même titre qu’un texte. À une représentation mouvante d’un processus de destruction tend à se substituer progressivement une image fixe, détachée de tout repère spatio-temporel, celle d’un « visage détruit ». L’emploi du participe passé en position adjectivale, en fin de phrase et en clausule de paragraphe est éminemment significatif de ce point de vue.

 

3.3- Un rythme caractéristique du style de Duras

 

Il faut souligner que l’étude du rythme ne représente pas une entrée en lien indirect avec le sujet. La prosodie constitue ici pleinement une marque de la subjectivité. L’oralité de la phrase est à mettre en rapport avec l’expression d’une voix subjective et singulière. Quelques éléments :

-          L’emploi du blanc typographique qui ne s’explique pas simplement d’un point de vue sémantique ou narratologique mais qui représente aussi des silences au sens musical du terme

-          l’alternance de phrases brèves et de phrases courtes (second paragraphe : une phrase de longueur moyenne, une phrase courte, une phrase de longueur moyenne)

-          les répétitions de mots (dès le début : polyptote de dire et connaître, par exemple)

-          assonances (par exemple, [u] dans le premier paragraphe, qui relie trois des fils directeurs du passage, le « vous » qui désigne la narratrice et la voix des autres « tout le monde » et la temporalité « toujours ») et allitérations ([s] et [m] dans le second paragraphe, qui semblent ouvrir une parenthèse plus douce avant le raccourci et le paradoxe temporel à venir, ou [t] au début du troisième paragraphe, qui marque la soudaineté et l’étrangeté du vieillissement)

-          les parallélismes syntaxiques (par exemple l’anaphore « celle qui » / « celle où » / « celle où » l. 7-8)

-          rythmes binaires ou ternaires, en lien avec des coordinations (l. 21) ou des énumérations (voir précédemment l. 7-8).

-          les détachements, déjà analysés précédemment.

 

Le style de Duras se caractérise notamment par le rythme très particulier de ses phrases, entre répétition et ellipse, saccade et fluidité, étirement et brièveté. 

Les choix prosodiques accentuent la poéticité d’une prose fortement marquée par l’oralité et participent également de l’effacement des contours génériques.

 

 

Éléments de conclusion

À l’issue de cette étude des marques de la subjectivité, c’est bien la singularité de la voix de la narratrice et du style de Duras qui prédomine : représentation de soi paradoxale, temporalité inversée, poéticité d’une prose marquée par l’oralité. Il ne s’agissait pas tant d’analyser les marques de la subjectivité que les marques d’une subjectivité paradoxale, aux limites de l’insaisissable : « Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne », commente la narratrice quelques pages plus loin. En définitive, cet incipit ne constitue pas simplement une représentation de soi inaugurale mais une quête esthétique et ontologique.