Séquence  : le roman, du Moyen Âge au XXI°. Différents visages d’héroïnes.

Texte 1 : Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves, 1678.

 

Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de Mme de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille, mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée, elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour, elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux, elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements, et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance, mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France, et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Mme de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille. La voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de Mlle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.

Explication linéaire

 

La Princesse de Clèves est le premier roman psychologique de la littérature européenne. Dans le passage que nous allons voir, Madame de La Fayette présente son héroïne et son arrivée à la cour de France, peu de temps avant la mort de Henri II, en 1559.

Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes.

Dans cette première phrase, l’auteur semble nous introduire plutôt dans un conte de fée que dans un roman psychologique. Pour souligner la beauté de la princesse, Madame de La Fayette recourt à l’expolition, (figure de style qui consiste à répéter plusieurs fois la même chose ou le même argument dans des termes équivalents), de manière à bien faire sentir le côté extraordinaire de cette beauté. On note que les caractéristiques physiques de la jeune fille ne sont absolument pas précisées, et qu’on en reste à l’affirmation de la beauté pure et simple ; comme dans le conte, il appartient au lecteur de s’imaginer lui-même l’héroïne avec les traits qui lui plairont. L’expression « une beauté » semble au départ définir totalement la jeune fille. L’expression « Il parut »  donne à voir la jeune fille en question comme une véritable apparition (à la manière de la vierge Marie), et son arrivée à la cour comme un événement véritablement magique.

Elle était de la même maison que le vidame de Chartres et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de Mme de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires.

Le titre de noblesse de vidame est un des plus anciens, et remonte au Moyen Âge ; il démontre l’ancienneté de la famille, ce qui est une caractéristique essentielle pour la noblesse. (vidame = vice-dominus, celui qui remplace le maître ; à l’origine les vidames étaient les intendants des évêques). La mort du père et l’absence de frère font de la jeune fille une héritière particulièrement intéressante, puisqu’elle va hériter immédiatement de la totalité de la fortune paternelle. La jeune Mademoiselle de Chartres est donc comblée par le destin puisqu’elle possède les trois atouts les plus importants pour une jeune fille de l’époque : la fortune, la noblesse, et la beauté. On comprend que les prétendants vont se précipiter.

D’autre part, cette disparition du père permet à la mère d’éduquer la jeune fille, selon ses propres principes. La Princesse de Clèves est une histoire de femmes, écrite par une femme, à l’usage des autres femmes, qui constitue la première étape dans l’histoire du combat pour l’égalité entre hommes et femmes en Europe.

« le bien, la vertu et le mérite » : le bien désigne la fortune, le mérite provient de tout ce que la personne a réalisé dans sa vie, quant à la vertu elle désigne l’ensemble des qualités morales d’un individu.

(À l’origine, en latin, la virtus désigne les qualités propres à l’homme en tant que mâle ; vir désigne l’homme mâle, à la différence de homo qui désigne l’espèce humaine ; il a disparu en français moderne mais on le retrouve dans des termes tels que viril et virilité ; la virtus désigne essentiellement les vertus militaires : courage, force, dévouement, discipline, etc. Le terme désigne ensuite les vertus du citoyen : l’honnêteté, le respect des lois, le dévouement à la patrie, etc. À l’époque chrétienne, l’Eglise invente la notion de « vertus féminines », qui désigne essentiellement la fidélité au mari, et le dévouement à la famille et aux enfants.)

Le paradoxe dans ce roman est que la vertu va apparaître comme l’apanage des femmes, et que les hommes en sembleront singulièrement dépourvus.

Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour.

Ce qui est important ici, c’est le non-dit : la cour du roi a été présentée comme un milieu extrêmement brillant dont il n’y avait que du bien à dire. Pourtant, Madame de Chartres l’abandonne pour éduquer sa fille ; comme on le verra dans la suite du roman, la cour est en réalité un milieu extrêmement dangereux pour la vertu des femmes, on y passe son temps à nouer des intrigues, à former des coteries, à s’espionner et à se jalouser, et elle ne constitue sûrement pas un lieu pour inculquer la vertu à une jeune fille.

Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille, mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté, elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable.

« Cultiver son esprit » : il s’agit bien sûr ici d’intelligence, de culture, au sens classique du terme ; mais il s’agit aussi de l’art de se comporter en société, et de savoir tenir une conversation intelligente et agréable dans un milieu aristocratique. « Lui donner de la vertu » : il est donc sous-entendu ici qu’il vaut mieux être loin de la cour pour cela.

La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner.

Nous avons ici affaire à une intervention d’un narrateur omniscient qui vient énoncer une vérité générale, que souligne le présent gnomique, et qui pose la thèse que le roman va illustrer, puisque thèse il y a : il s’agit bien de combattre cette vision de l’éducation des jeunes filles dans la noblesse et la haute bourgeoisie, qui s’impose au cours du XVIIe siècle et va se maintenir jusqu’à la fin du XIXème ; l’idée est très simple : pour protéger la vertu des jeunes filles, on suppose qu’il suffit qu’elles ignorent absolument tout de la sexualité, et que si elles ne savent rien, elles ne feront rien. On les garde donc sous haute surveillance, dans un pensionnat tenu par des religieuses par exemple, à peu près jusqu’à l’époque de leur mariage. On retrouvera cela dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.

En disant que « les mères s’imaginent qu’il suffit », Madame de La Fayette prend le contre-pied de cette vision des choses, et elle va s’attacher à démontrer que cela est absurde. Madame de Chartres, qui est présentée comme un modèle de mère, a fait exactement le contraire. On voit donc ici posée clairement la thèse que le roman va illustrer.

Mme de Chartres avait une opinion opposée, elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour, elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux, elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements,

Cette longue phrase constitue ce qu’on appelle en rhétorique une « période », elle est constituée de deux grandes parties qui se répondent, la protase et l’apodose, ainsi qu’une clausule qui sert en quelque sorte de conclusion

« Mme de Chartres avait une opinion opposée » : on remarque la simplicité avec laquelle Madame de La Fayette présente les idées sur l’éducation de son héroïne, qui sont évidemment les siennes, et qui sont tout à fait révolutionnaires à l’époque. « Des peintures de l’amour » : il faut comprendre par cette métaphore que Madame de Chartres ne cache rien à sa fille de la réalité des relations entre hommes et femmes, en particulier ce qu’il peut y avoir d’« agréable » (notez l’euphémisme), et elle lui explique clairement que c’est précisément parce que c’est agréable que cela peut devenir dangereux. La relation de cause à effet est ici implicite, mais très claire. L’infidélité des hommes est décrite par une expolition formée de trois expressions : peu de sincérité, tromperie, infidélité. À noter le point de vue féministe de Madame de La Fayette : l’infidélité serait l’apanage des hommes. « Les malheurs domestiques » désignent évidemment toutes les suites catastrophiques que la tromperie peut entraîner : scandale, séparation, etc. ; quant aux « engagements », il s’agit bien sûr des liaisons entre hommes et femmes hors mariage.

et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance, mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée.

Cette deuxième partie de la phrase (l’apodose) s’oppose clairement à la première : l’une faisait la liste des malheurs qui attendent les gens sans vertu, la deuxième moitié de la phrase dépeint au contraire le bonheur dans la vertu.

« Tranquillité » est ici un terme essentiel : il n’y a pas de bonheur possible sans une conscience tranquille, et le repos de l’âme est un bien supérieur à toutes les agitations que les aventures extraconjugales peuvent procurer, avec toutes les catastrophes qui peuvent s’en suivre. L’éclat et l’élévation : il s’agit de la réputation que la personne peut se faire dans une société aristocratique ; cette réputation conditionne presque entièrement la place de l’individu dans la société ; les deux termes sont en mettre en parallèle avec la naissance et la beauté. « Par une extrême défiance de soi-même » : Madame de Chartres inculque à sa fille quelques principes de philosophie stoïcienne : l’homme doit savoir que cette vie est une suite d’épreuves, et il doit s’entraîner à les surmonter.

« qui est d'aimer son mari et d'en être aimée » : c’est ici la clausule, qui termine la période, et énonce l’essentiel et la conclusion. Madame de Chartres souligne la rareté de ce bonheur, que sa fille recherchera, mais ne trouvera que pour très peu de temps.

Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France, et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Mme de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille.

Un « parti » : une personne à marier. « eût » : le subjonctif imparfait souligne ici la rareté de la chose. « Quoiqu’elle fût » : le subjonctif imparfait marque ici l’opposition entre l’extrême jeunesse de la jeune fille et le nombre des demandes en mariage. On a déjà expliqué pourquoi les prétendants se précipitent.

« Extrêmement glorieuse » : la mère est consciente du haut degré de noblesse de sa famille, de l’excellent parti que représente sa fille, et tient à lui faire faire un mariage qui soit tout à la gloire de la famille. L’adjectif glorieuse est synonyme d’orgueilleuse, mais sans aspect péjoratif.

La voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour.

« Dans sa 16e année » : elle a donc 15 ans. « La mener à la cour » : Madame de Chartres ne tient pas essentiellement à arranger un mariage pour sa fille ; elle l’amène à la cour pour qu’elle puisse y rencontrer librement un bon parti, en particulier en fréquentant la société et les bals (elle croisera son futur mari chez un bijoutier, et rencontrera le duc de Nemours dans un bal) ; c’est la manière la plus classique pour provoquer les mariages à l’époque, (le mariage arrangé étant plus rare, et le mariage forcé exceptionnel).

Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle; il fut surpris de la grande beauté de Mlle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes.

L’auteur reprend ici les informations déjà données sur la grande beauté de son héroïne, mais il ne s’agit pas de se répéter : en fait, Madame de La Fayette a surtout insisté sur l’excellente éducation de la jeune fille, mais cela, les hommes ne le voient pas. Ce qui est important ici, c’est le regard du vidame, de l’homme : il ne voit que le physique, l’éducation ou la vertu de l’intéressent pas ; c’est pourtant cela qu’il y a de plus remarquable chez la jeune fille. L’auteur invite donc ici le lecteur à réfléchir sur l’importance du regard que l’on porte sur les gens, et à éviter de les juger seulement sur leur physique.

« La blancheur de son teint » : il s’agit d’un des a priori des classes dirigeantes sur les canons de beauté depuis le Moyen Âge jusqu’au XXe siècle ; les paysans, qui travaillaient dehors, étaient plus souvent bronzés que les nobles qui vivaient dans les châteaux, et portaient des gants et des chapeaux quand ils sortaient ; (d’où l’expression de « sang bleu » pour désigner la noblesse : les veines de la main paraissent bleues lorsqu’on n’est pas bronzé). (Cet a priori va s’inverser avec l’instauration des congés payés : le bronzage sera valorisé parce qu’il démontrera qu’on a les moyens de partir en vacances.)

D’autre part, l’opposition entre l’amour de la beauté et la recherche de la vertu va constituer un des moteurs essentiels de l’ensemble du roman.

Cette présentation de l’héroïne, qui semblait débuter comme un conte de fée, nous introduit en réalité dans un débat éminemment plus sérieux entre l’être et le paraître, la vertu et le désir, la place des hommes et des femmes dans la société.

 

 

Texte 2 : Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782.

 

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY.

AUX URSULINES DE ...

Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver Maman qu'à sept: voilà bien du temps, si j'avais quelque chose à te dire! Mais on ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire, et la quantité d'Ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne Joséphine [Tourière du Couvent]. Cependant Maman m'a dit si souvent qu'une Demoiselle devait rester au Couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât, que puisqu'elle m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.

Il vient d'arrêter un carrosse à la porte, et Maman me fait dire de passer chez elle tout de suite. Si c'était le Monsieur? Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la Femme de chambre, si elle savait qui était chez ma mère: « Vraiment, m'a-t-elle dit, c'est M. C**. » Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit moment.

Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse! Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez Maman, j'ai vu un Monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux que j'ai pu, et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l'examinais! « Madame » , a-t-il dit à ma mère, en me saluant, « voilà une charmante Demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de vos bontés. » A ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel, que je ne pouvais me soutenir; j'ai trouvé un fauteuil, et je m'y suis assise, bien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peine, que voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête; j'étais, comme a dit Maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant, ... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d'un éclat de rire, en me disant: « Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et donnez votre pied à Monsieur. » En effet, ma chère amie, le Monsieur était un Cordonnier. Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse: par bonheur il n'y avait que Maman. Je crois que, quand je serai mariée, je ne me servirai plus de ce Cordonnier-là. Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu. Il est près de six heures, et ma Femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu, ma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au Couvent.

 

Explication linéaire

Les Liaisons dangereuses sont un roman par lettres, ou roman épistolaire, c’est-à-dire un roman qui se présente comme un ensemble de lettres et de correspondances écrites par différents personnages les uns aux autres. Le passage suivant constitue l’incipit du roman, et se présente sous la forme d’une lettre écrite par la jeune Cécile, qui vient juste de sortir du couvent, alors qu’elle a 15 ans, à une amie qui se trouve toujours dans le même couvent, la jeune Sophie.

 

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY.

 

Toutes les lettres du roman sont ainsi présentées par l’auteur : le personnage auteur de la lettre, ainsi que son destinataire.

 

 

AUX URSULINES DE ...

 

Les ursulines forment un ordre de religieuses catholiques dont la vocation essentielle est de se consacrer à l’enseignement des jeunes filles.

 

Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver Maman qu'à sept:

 

On remarque immédiatement la précision des données temporelles ; Choderlos de Laclos était un mathématicien et un artilleur, et son roman est construit comme une véritable horloge. Les questions de temps, de lieu, de destinataire, forment une mécanique extrêmement précise, et la destinée de la malheureuse Cécile, comme celles des autres personnages, est réglée de manière aussi précise que la trajectoire d’un boulet de canon.

 

voilà bien du temps, si j'avais quelque chose à te dire!

 

D’emblée se trouve posé un des problèmes fondamentaux qui va expliquer la suite des événements : l’ennui. Dans cette société aristocratique où l’on n’a pas besoin de travailler, meubler le temps devient une préoccupation fondamentale. La pauvre Cécile n’a rien à faire, et comme pour les personnages de la princesse de Clèves, seules les intrigues amoureuses seront susceptibles de mettre un peu de sel dans sa vie. On voit ainsi tout de suite à quel point il sera facile pour Valmont d’occuper l’esprit de la malheureuse jeune fille.

 

Mais on ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire, et la quantité d'Ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne Joséphine [Tourière du Couvent].

 

Le « on », pronom indéfini par excellence, prend ici une valeur véritablement pathétique : il englobe aussi bien l’entourage ordinaire et les amis que la famille et surtout la mère elle-même ; personne ne prend la peine d’informer la jeune fille de ce qui se prépare, alors qu’elle est la première concernée. Elle se trouve dans la nécessité d’essayer de tout deviner par elle-même, alors qu’elle n’a reçu aucune éducation. On est ici dans un schéma éducatif qui est précisément celui que dénonce Madame de La Fayette dans La Princesse de Clèves ; la jeune Mademoiselle de Chartres a eu la chance de recevoir une éducation très complète de sa mère, et elle sait tout de l’amour et des passions avant d’entrer dans le monde. Cécile, elle, ne sait absolument rien. C’est donc ici un nouvel indice qui nous montre à quel point il sera facile à un séducteur de la prendre pour victime.

La sœur tourière dans un couvent de religieuses est celle qui assure le contact avec le monde extérieur ; c’est elle qui tient le « tour », c’est-à-dire le meuble en bois rotatif par lequel on fait passer les marchandises à l’intérieur du couvent.

Les ouvrières qui s’occupent de la jeune Cécile sont des couturières qui préparent sa garde-robe de future jeune femme du monde.

 

Cependant Maman m'a dit si souvent qu'une Demoiselle devait rester au Couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât, que puisqu'elle m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.

 

C’est encore ici une allusion à la manière dont on pensait protéger les jeunes filles contre les tentations avant le mariage : les laisser enfermées dans un couvent jusqu’à ce qu’on les marie. On notera que le couvent a pour but de conserver les jeunes filles dans un état d’ignorance quasi absolu sur ce qu’est la réalité du mariage. « se mariât » : le verbe est au subjonctif imparfait qui exprime ici à la fois le temps et le but ; elle doit rester au couvent jusqu’à ce qu’elle se marie et elle en sort pour se marier.

 

Il vient d'arrêter un carrosse à la porte, et Maman me fait dire de passer chez elle tout de suite. Si c'était le Monsieur ? Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la Femme de chambre, si elle savait qui était chez ma mère: « Vraiment, m'a-t-elle dit, c'est M. C**. » Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit moment.

 

« Il vient d'arrêter un carrosse » : on dirait en français moderne : un carrosse vient de s’arrêter. On relève l’inquiétude, à la limite de l’angoisse, de la jeune Cécile, qui, n’étant au courant de rien, n’a d’autre solution que d’essayer d’imaginer par elle-même le sens et la signification de ce qui se passe autour d’elle, alors qu’elle ne connaît absolument rien des usages du monde. Son ignorance la jette dans le trouble le plus complet et lui fait perdre ses moyens. On relèvera le comique de la situation : même la femme de chambre en sait beaucoup plus qu’elle.

Cécile interprète à contresens le rire de celle-ci, qui ne fait que rire du trouble et de l’inquiétude de la malheureuse jeune fille, et non pas du fait qu’on devrait lui présenter son mari.

Autre élément comique : Cécile est incapable, à l’énoncé du nom du personnage, de comprendre qu’il s’agit d’un artisan, et non pas d’un futur époux. On relève également le sens du devoir qui lui a été inculqué : elle ne doit pas se faire attendre, elle doit toujours être prête, en n’importe quelle occasion, même si on ne lui a fourni aucune explication.

La lettre s’interrompt, le temps de la visite, et Cécile reprend son récit après la rencontre avec le « Monsieur ». La lettre emprunte ici en quelque sorte la forme du journal intime.

On remarque également la naïveté que révèle cette expression « le Monsieur » pour parler d’un éventuel fiancé.

 

Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse! Mais tu y aurais été attrapée comme moi.

 

La première rencontre de la jeune Cécile avec un homme a tourné au désastre absolu ; son ignorance complète du monde a immédiatement éclaté ; mais l’essentiel se trouve ici dans le fait qu’elle culpabilise, et prend la honte pour elle, ce que soulignent les exclamations. L’ignorance dans laquelle on l’a laissée lui donne un complexe d’infériorité. Elle fait tout de même remarquer que son ami n’aurait pas été plus maline : toutes les jeunes filles éduquées dans un couvent se trouvent dans la même ignorance.

 

En entrant chez Maman, j'ai vu un Monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux que j'ai pu, et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l'examinais!

 

La malheureuse jeune fille cherche à examiner le Monsieur pour comprendre qui il est réellement ; malheureusement son ignorance ne lui permet pas de reconnaître, au simple costume noir, que l’homme en question ne saurait être un noble prétendant ; l’intérêt de la lettre à la première personne est de permettre de mettre en valeur les sentiments personnels de la jeune fille, son trouble, ses interrogations, tout ce que cela peut avoir de comique, de ridicule, mais aussi de pathétique.

 

" Madame " , a-t-il dit à ma mère, en me saluant, " voilà une charmante Demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de vos bontés. " A ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel, que je ne pouvais me soutenir;

 

Une nouvelle fois, Cécile se montre incapable d’interpréter correctement ce qu’elle entend ; la situation est celle d’un quiproquo ; le cordonnier remercie simplement la mère de lui avoir accordé sa clientèle, et la jeune fille s’imagine qu’il s’agit de son futur mari qui remercie la mère de l’avoir agréé. « Ce propos si positif » : pour Cécile, les paroles du monsieur sont extrêmement claires, et sans ambiguïté ; elle se trompe du tout au tout évidemment.

 

j'ai trouvé un fauteuil, et je m'y suis assise, bien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peine, que voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête ; j'étais, comme a dit Maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant, ... tiens, comme ce jour du tonnerre.

 

La tendance à la suffocation, voire à l’évanouissement, est très courante chez les femmes à l’époque, à cause du corset qui leur sert la taille, et les empêche de respirer correctement chaque fois qu’elles ont besoin d’un supplément d’oxygène. Chaque émotion assez forte provoque une réaction immédiate de faiblesse. En voyant le cordonnier à ses genoux, qui ne veut en réalité que prendre la mesure de son pied pour faire des chaussures sur mesure, Cécile s’imagine que son futur mari va se livrer à une déclaration d’amour, ou à une quelconque manifestation de ce genre, à laquelle elle n’est évidemment pas habituée. Son trouble physique se traduit par la rougeur, la peur, le cri qu’elle pousse, et la font paraître sous un jour parfaitement ridicule auprès des témoins. Le lecteur s’amuse évidemment de sa sottise, mais il doit comprendre également qu’un tel degré d’ignorance et de naïveté va faire de la jeune Cécile une proie extrêmement facile pour un libertin.

 

Maman est partie d'un éclat de rire, en me disant: " Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et donnez votre pied à Monsieur. "

 

La réaction de la mère est ici particulièrement importante ; elle rit, et se moque de la sottise de sa fille ; or, loin de rire, elle ferait mieux d’avoir honte, et de prendre conscience qu’elle a fait de sa fille une idiote. La véritable responsable de la situation est bien la mère, qui ne se rend pas compte des résultats désastreux de l’éducation qu’elle a donnée à sa fille. Il faut évidemment opposer cette mère à Madame de Chartres, dans La Princesse de Clèves, qui a bien pris soin de ne surtout pas suivre les principes de son temps, et qui a éduqué elle-même sa fille en ne lui cachant rien des réalités du monde.

 

En effet, ma chère amie, le Monsieur était un Cordonnier.

 

La révélation de l’identité du monsieur apparaît ici comme un énorme gag, la chute d’une anecdote particulièrement comique. Mais cette anecdote comique annonce les malheurs futurs de la pauvre Cécile.

 

Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse: par bonheur il n'y avait que Maman. Je crois que, quand je serai mariée, je ne me servirai plus de ce Cordonnier-là.

 

Une nouvelle fois, la malheureuse Cécile prend tout sur elle, se sent stupide et coupable, et n’ose même pas s’en prendre à sa mère de l’avoir laissée dans un tel état d’ignorance.

 

Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu.

 

Cette exclamation de Cécile contient en fait la conclusion à laquelle l’auteur veut arriver : dénoncer l’ignorance des jeunes filles et la situation dangereuse dans laquelle on les place ainsi.

 

Il est près de six heures, et ma Femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu, ma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au Couvent.


On retrouve ici une Cécile soumise et obéissante, qui se trouve placée de fait en quelque sorte comme aux ordres de sa femme de chambre. L’allusion au couvent dont elle vient de sortir est révélatrice : la catastrophe qui l’attend la forcera à y retourner très rapidement.

La tonalité générale du texte est franchement comique, mais cela ne doit pas tromper le lecteur ; tous les éléments de la catastrophe qui va arriver sont posés dès cette première lettre : l’ignorance, l’ennui, la faiblesse psychologique, le sentiment de culpabilité, forment un véritable poison, et feront de la malheureuse une victime toute désignée pour les agissements de pervers libertins, tels que Valmont et Merteuil.

 

Dans son roman, Laclos ne cherche pas seulement à montrer que le système d’éducation des jeunes filles est injuste et cruel, mais qu’il est également absurde, puisque le résultat est exactement le contraire de ce qu’on cherchait à obtenir : au lieu de préserver la vertu de Cécile, son ignorance fera d’elle la victime d’un violeur.

 

 

Texte 3 : Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

 

Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.

- Jésus ! fit Marguerite, qu’est-ce que vous avez Fantine ?

- Je n’ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.

En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table.
- Ah, Jésus Dieu ! dit Marguerite. Mais c’est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d’or ?

- Je les ai eus, répondit Fantine.

En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C’était un sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, et elle avait un trou noir dans la bouche.

Les deux dents étaient arrachées.

Elle envoya les quarante francs à Montfermeil.

Du reste c’était une ruse des Thénardier pour avoir de l’argent. Cosette n’était pas malade.
Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d’un loquet sous le toit ; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu’en se courbant de plus en plus. Elle n’avait plus de lit, il lui restait une loque qu’elle appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un petit rosier qu’elle avait s’était desséché dans un coin, oublié. Dans l’autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l’eau, qui gelait l’hiver, et où les différents niveaux de l’eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. A mesure que les talons s’usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui faisaient « des scènes », et ne lui laissaient aucun repos. Elle les trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très brillants et elle sentait une douleur fixe dans l’épaule, vers le haut de l’omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu coquine ? Que voulait-on d’elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu’il lui fallait cent francs, tout de suite; sinon qu’il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu’elle deviendrait ce qu’elle pourrait, et qu’elle crèverait, si elle voulait.

- Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ?
- Allons ! dit-elle, vendons le reste. L’infortunée se fit fille publique.

Explication linéaire

Le passage raconte la déchéance de Fantine, jeune fille de Montreuil, d’abord jeune et jolie, séduite par un homme qui l’abandonne ensuite lorsqu’elle est enceinte. Pour travailler, elle doit confier sa petite fille Cosette à des aubergistes, les Thénardier, qui exigent au départ 7 francs par mois de pension, mais qui vont ensuite abuser de la faiblesse de Fantine pour lui soutirer de plus en plus d’argent. Fantine a d’abord travaillé dans la fabrique de Monsieur Madeleine à Montreuil, mais sa situation de fille-mère a été dénoncée, et elle a été renvoyée ; après quoi, elle essaye de travailler comme couturière indépendante à Paris. Les Thénardier lui font croire que Cosette est malade, et qu’elle doit payer de grosses sommes pour la soigner ; Fantine a déjà sacrifié sa chevelure, mais les Thénardier lui réclament de nouveau 40 Fr. Elle n’a plus d’autre solution que de vendre deux de ses dents. En rentrant dans son logement, elle croise sa voisine Marguerite.

 

Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.

- Jésus ! fit Marguerite, qu’est-ce que vous avez Fantine ?

- Je n’ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.

 

La scène est d’abord vue par un témoin extérieur, Marguerite. Hugo adopte ici un point de vue externe, qu’il conserve presque en permanence, à quelques exceptions remarquables près. Le dialogue permet d’insister sur l’horreur de la situation. On relève également le vocabulaire religieux de la voisine, qui fait régulièrement référence à Jésus. On remarque la litote : « je n’ai rien », et l’euphémisme : « je suis contente », qui soulignent le sacrifice que Fantine fait de sa propre personne pour sauver la santé de sa fille.

 

En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui brillaient sur la table.
- Ah, Jésus Dieu ! dit Marguerite. Mais c’est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis d’or ?

- Je les ai eus, répondit Fantine.

 

A contrario, l’expression : « c’est une fortune » est une hyperbole qui souligne de manière ironique la faiblesse du bénéfice que Fantine peut tirer de son sacrifice. La simplicité de la réponse de Fantine à la question de Marguerite démontre que pour elle le fait de se sacrifier pour sa fille est une évidence devant laquelle elle ne saurait hésiter. L’attitude de la jeune femme relève du dévouement chrétien, et donne d’elle une image qui la fait ressembler à une sainteté à une martyre. (Un napoléon, ou un Louis, pièce en or d’une valeur de 20 Fr.)

 

En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C’était un sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, et elle avait un trou noir dans la bouche.

Les deux dents étaient arrachées.

 

On relève ici l’attention de Victor Hugo pour l’éclairage de la scène qui rappelle la technique du clair-obscur, illustrée en peinture en particulier par Rembrandt : toute la scène est dans l’ombre, une simple chandelle éclaire quelques détails essentiels : le sang qui coule de la bouche, le trou noir dans la dentition, et bien sûr les deux pièces d’or qui brillent sur la table. L’argent est à la fois ici un signe de salut et de perte : il est censé sauvé la petite Cosette, mais en réalité il cause la perte de la mère et de la fille en même temps. La mise en parallèle des deux pièces qui brillent et du trou dans la dentition donne à l’argent un aspect diabolique.

 

Elle envoya les quarante francs à Montfermeil.

Du reste c’était une ruse des Thénardier pour avoir de l’argent. Cosette n’était pas malade.

 

Ces deux dernières phrases constituent une intervention du narrateur omniscient à l’intérieur du récit, qui informe le lecteur de l’horreur de la situation : le sacrifice de Fantine est parfaitement inutile, elle est simplement la victime d’une escroquerie. La sécheresse du style de l’auteur souligne ici la brutalité des Thénardier. D’autre part, l’information semble arriver trop tard, une fois que l’argent est parti.


Fantine jeta son miroir par la fenêtre.

 

Ce geste est évidemment symbolique : il démontre l’horreur que la jeune femme a désormais d’elle-même ; elle se trouve laide, elle ne se reconnaît plus elle-même, elle a perdu toute confiance en elle. Cette façon de jeter le miroir par la fenêtre est également une forme de suicide psychologique.

 

Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d’un loquet sous le toit ; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête.

 

Au XIXe siècle, dans les immeubles des grandes villes, le premier étage était appelé le bel étage, il était habité par des familles très aisées. Plus on montait dans les étages, plus on était pauvre. Les logements sous les toits étaient réservés aux gens dans la misère. Un galetas est un logement misérable ; le fait qu’il ne soit doté ici que d’un simple loquet à l’intérieur et ne dispose pas d’une véritable serrure indique que le propriétaire se donne les moyens d’expulser le locataire sans ménagement, sitôt qu’il ne paiera pas le loyer. Fantine ne dispose même pas d’une vraie chambre : juste un coin pour s’allonger et dormir, au risque de se heurter chaque fois qu’elle se lève.

 

Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu’en se courbant de plus en plus.

 

Nouvelle intervention du narrateur qui commente la situation du personnage. Le mot « fond » est utilisé ici d’abord au sens propre, et ensuite au sens figuré ; il s’agit d’une antanaclase. De même, le verbe « se courber » est à prendre dans les deux sens, propre et figuré : Fantine doit se courber pour aller dormir, mais elle doit également s’abaisser et s’humilier publiquement.

On relève également l’aspect gnomique (qui exprime des vérités morales sous forme de sentences ou maximes) de cette phrase, souligné par l’utilisation du présent de vérité générale. Fantine est également présentée ici comme représentative de la situation des miséreux.

 

 

Elle n’avait plus de lit, il lui restait une loque qu’elle appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un petit rosier qu’elle avait s’était desséché dans un coin, oublié. Dans l’autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l’eau, qui gelait l’hiver, et où les différents niveaux de l’eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace.

 

Nous avons ici une description très réaliste de la situation de Fantine, réalisée à l’aide de quelques objets bien précis qui démontrent sans plus d’explications la misère dans laquelle elle se trouve ; il s’agit ici d’une hypotypose. Une loque est un morceau de tissu déchiré. Le rosier desséché est une allusion à sa vie sentimentale qui est totalement finie. Le beurrier abandonné indique que Fantine n’a plus les moyens du tout de s’acheter ne serait-ce que du beurre. Les cercles de glace indiquent qu’elle n’a pas non plus les moyens de se chauffer en hiver.

 

Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales.

 

La déchéance financière et sociale s’accompagne d’une déchéance psychologique et personnelle ; le laisser-aller dans la tenue vestimentaire marque le mépris que Fantine développe pour sa propre personne. Il marque également l’épuisement physique et moral de la personne qui n’a plus la moindre énergie. La phrase se fait extrêmement courte et brutale, elle se réduit à deux mots, sans verbe ; elle exprime ainsi la situation extrêmement réduite dans laquelle se trouve Fantine.

 

Soit faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. A mesure que les talons s’usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se déchiraient au moindre mouvement.

 

On relève ici l’ironie de la situation : Fantine qui est couturière n’a plus le temps de coudre pour elle-même. Le calicot est une étoffe de coton grossière et de mauvaise qualité. La description se fait extrêmement précise, méticuleuse, à la manière naturaliste. Mais sous l’apparente objectivité, le lecteur perçoit la honte intérieure ressentie par Fantine.

 

Les gens auxquels elle devait, lui faisaient « des scènes », et ne lui laissaient aucun repos. Elle les trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier.

 

« Les gens auxquels elle devait » : il s’agit bien sûr d’argent ; Victor Hugo se plaît à utiliser cette expression populaire très elliptique qui, en omettant de désigner l’objet du verbe, en souligne d’autant mieux l’importance. Ces gens sont évidemment ceux chez lesquelles elle achète à crédit, comme l’épicier ; le lecteur doit comprendre que Fantine en est réduite à manger à crédit.

 

Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très brillants et elle sentait une douleur fixe dans l’épaule, vers le haut de l’omoplate gauche. Elle toussait beaucoup.

 

Le manque d’argent entraîne inévitablement l’épuisement physique et la maladie ; Victor Hugo montre ici le cercle vicieux de la grande pauvreté qui enlève à l’individu les forces qui lui seraient nécessaires pour s’en sortir.

 

Elle haïssait profondément le père Madeleine, et ne se plaignait pas.

 

Le père Madeleine est Jean Valjean lui-même. Fantine le tient pour responsable de son renvoi de la fabrique, alors qu’en réalité il n’est pas au courant de sa situation.

 

Elle cousait dix-sept heures par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous.

 

On entre ici dans des précisions chiffrées, à la manière naturaliste que développera en particulier Zola. On voit ici le Victor Hugo militant politique, proche des socialistes, qui écrit en particulier pour que des lois soient votées afin de protéger les travailleurs. (Un sou vaut cinq centimes ; neuf sous font 45 centimes, quand le minimum vital à l’époque est plutôt de un franc par jour.) L’exploitation du travail des prisonniers apparaît fréquemment dans la littérature de l’époque, en particulier dans Le Rouge et le noir de Stendhal. Cette question reste toujours d’actualité, malheureusement.

 

Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour !

 

Cette phrase exclamative relève du discours indirect libre : Victor Hugo rapporte de manière succincte les pensées de Fantine, mais en reprenant ses propres termes. (Il y a trois formes de discours rapporté : le discours direct, caractérisé soit par les guillemets , soit par les tirets; le discours indirect, et le discours indirect libre dont on a ici une illustration.)

 

Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu coquine ?

 

À l’ensemble des difficultés énormes de Fantine, s’ajoute la nécessité de supporter le mépris, les insultes, et le harcèlement de gens qui connaissent bien la difficulté de sa situation. Le problème n’est pas seulement financier, il est aussi dans la méchanceté des gens.

 

Que voulait-on d’elle, bon Dieu !

 

On retrouve ici le discours indirect libre.

 

Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche.

 

L’horreur de sa situation la ramène d’une certaine manière à l’état de la bête : la malheureuse jeune femme n’est plus qu’un gibier chassé, traqué, et tremblant pour sa vie.

 

Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu’il lui fallait cent francs, tout de suite; sinon qu’il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu’elle deviendrait ce qu’elle pourrait, et qu’elle crèverait, si elle voulait.

 

Nous retrouvons ici le discours indirect libre, qui reprend les expressions de Thénardier, qui a bien compris la faiblesse de Fantine, et cherche à l'exploiter au maximum. L’usage de l’article devant le nom de famille est ici méprisant ; il faut comprendre : « ce sale type de Thénardier ». Comme Fantine a déjà payé les 40 Fr. sans vérifier de quoi il retournait exactement, l’aubergiste comprend qu’il est facile de l’exploiter, et décide de poursuivre le plus loin possible son escroquerie.

 

- Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ?
- Allons ! dit-elle, vendons le reste.

 

On passe cette fois-ci au discours direct, l’auteur rapporte les pensées exactes du personnage. Les exclamations et l’interrogation marquent ici son désespoir. Le terme « état » désigne un métier, une profession. « Le reste » renvoie à elle-même, à son propre corps. Fantine a déjà vendu ses cheveux et deux dents ; le sentiment de sa déchéance aussi bien physique que sociale la conduit au mépris d’elle-même, et à ne plus se considérer que comme un rebut.

 

L’infortunée se fit fille publique.

 

La Fortune était chez les Romains la déesse qui distribuait les destins (fatum) aux hommes à leur naissance, en les sortant d’une urne. L’infortuné est quelqu’un qui a été défavorisé par le sort. Une fille publique est une prostituée. Le parcours de Fantine illustre et explique l’importance du développement de la prostitution à l’époque. En utilisant ce terme de infortunée Victor Hugo tient à affirmer que Fantine n’est en rien responsable de son sort, qu’elle est une victime, et non une coupable.

On rapprochera cette histoire de celle de Polly Baker, en montrant que le récit de Victor Hugo est extrêmement réaliste, alors que celui de Benjamin Franklin ressemblait à un joli conte un peu invraisemblable.

 

 

Texte 4 : A. Nothomb, Stupeur et tremblements, 1999.

 

- Nous approchons du terme de mon contrat et je voulais vous annoncer, avec tous les regrets dont je suis capable, que je ne pourrais le reconduire.

- Ma voix était celle, soumise et craintive, de l'inférieur archétypale.

- Ah ? Et pourquoi ? Me demanda-t-elle sèchement.

Quelle question formidable ! Je n'étais donc pas la seule à jouer la comédie. Je lui emboîtai le pas avec cette caricature de réponse :

- La compagnie Yumimoto m'a donné de grandes et multiples occasions de faire mes preuves. Je lui en serai éternellement reconnaissante. Hélas, je n'ai pas pu me montrer à la hauteur de l'honneur qui m'était accordé.

Je dus m'arrêter pour me mordre à nouveau l'intérieur des joues, tant ce que je racontais me paraissait comique. Fubuki, elle, ne semblait pas trouver cela drôle, puisqu'elle dit :

- C'est exact. Selon vous, pourquoi n'étiez-vous pas à la hauteur ?

Je ne pus m'empêcher de relever la tête pour la regarder avec stupéfaction : était-il possible qu'elle me demande pourquoi je n'étais pas à la hauteur des chiottes de l'entreprise ? Son besoin de m'humilier était-il si démesuré ? Et s'il en était ainsi, quelle pouvait donc être la nature véritable de ses sentiments à mon égard ? Les yeux dans les siens, pour ne pas rater sa réaction, je prononçais l'énormité suivante :

- parce que je n'en avais pas les capacités intellectuelles.

Il m’importait moins de savoir quelles capacités intellectuelles étaient nécessaires pour nettoyer une cuvette souillée que de voir si une aussi grotesque preuve de soumission serait du goût de ma tortionnaire. Son visage de Japonaise bien élevée demeura immobile et inexpressif, et il me fallut l’observer au sismographe pour détecter la légère crispation de ses mâchoires provoquée par ma réponse : elle jouissait. Elle n'allait pas s'arrêter en si bon chemin sur la route du plaisir. Elle continua :

- Je le pense aussi. Quelle est, d'après vous, l'origine de cette incapacité ?

La réponse coulait de source. Je m'amusais beaucoup :

- c'est l'infériorité du cerveau occidental par rapport au cerveau nippon.

Enchantée de ma docilité face à ses désirs, Fubuki trouva une répartie équitable :

- Il y a certainement de cela. Cependant, il ne faut pas exagérer l'infériorité du cerveau occidental moyen. Ne croyez-vous pas que cette incapacité provient surtout d'une déficience propre à votre cerveau à vous ?

- Sûrement.

- Au début, je pensais que vous aviez le désir de saboter Yumimoto. Jurez-moi que vous ne faisiez pas exprès d’être stupide.

- Je le jure.

- Êtes-vous consciente de votre handicap ?

- Oui. La compagnie Yumimoto m'a aidée à m'en apercevoir.

Le visage de ma supérieure demeurait impassible mais je sentais à sa voix que sa bouche se desséchait. J'étais heureuse de lui fournir enfin un moment de volupté.

- L'entreprise vous a donc rendu un grand service.

- Je lui en serai pleine de gratitude pour l'éternité.

J'adorais le tour surréaliste que prenait cet échange qui hissait Fubuki vers un septième ciel inattendu. Au fond, c'était un moment très émouvant. (…)

- Et ensuite, que comptez-vous faire ?

Je n'avais pas l'intention de lui parler des manuscrits que j'écrivais. Je m’en tirai avec une banalité :

- je pourrais peut-être enseigner le français.

Ma supérieure éclata d'un rire méprisant.

- Enseigner ! Vous ! Vous vous croyez capable d'enseigner !

Sacrée tempête de neige, jamais à court de munitions !

Je compris qu'elle en redemandait. Je n'allais donc pas sottement lui répondre que j’avais un diplôme de professeur. Je baissai la tête.

- Vous avez raison, je ne suis pas encore assez consciente de mes limites.

- En effet. Franchement, quel métier pourriez-vous exercer ?

Il fallait que je lui donne accès au paroxysme de l'extase.

Dans l'ancien protocole impérial nippon, il est stipulé que l'on s'adressera à l'empereur avec « stupeur et tremblement ». J'ai toujours adoré cette formule qui correspond si bien au jeu des acteurs dans les films de samouraïs, quand ils s'adressent à leur chef, la voix traumatisée par un respect surhumain.

Je pris donc le masque de la stupeur et je commençai à trembler. Je plongeai un regard plein d'effroi dans celui de la jeune femme et je bégayai :

- Croyez-vous que l'on voudra de moi au ramassage des ordures ?

- Oui ! Dit-elle avec un peu trop d'enthousiasme.

Elle respira un grand coup. J'avais réussi.

Commentaire

 

Amélie Nothomb 
(1966 - )

Amélie Nothomb est une romancière belge de langue française. Elle publie un roman par an depuis son premier succès : Hygiène de l’assassin (1992).

Son père étant diplomate, elle voyage beaucoup dans son enfance, en particulier au Japon, où elle séjourne plusieurs années ; elle maîtrise parfaitement la langue japonaise. Rentrée en Belgique à 17 ans, elle se lance dans des études de lettres et de philosophie, et passe l’agrégation.

Elle retourne au Japon où son père a été nommé ambassadeur, et un stage d’interprète dans une entreprise lui inspire son roman Stupeur et tremblements, publié en 1999, ouvrage qui relève de l’autofiction.

Elle rédige quatre romans par an en moyenne, mais n’en publie qu’un. Elle connaît un succès très populaire, et ses romans ont souvent été traduits dans de nombreuses langues.

 

I, Le jeu entre les 2 protagonistes

 

Dans tout le roman, l’action est racontée par un narrateur en position interne. Dans cette scène, l’ironie constante du narrateur donne tout son sens à la confrontation entre les deux protagonistes.

 

A - Ce que dit Fubuki

Elle rabaisse Amélie, elle l’humilie, elle affirme la supériorité du cerveau nippon sur l’occidental, et que l’entreprise lui a été très utile. Elle se venge de l’humiliation subie quand Amélie est allée la voir pleurer, elle justifie la logique de l’entreprise qui exige de ses salariés qu’ils se sacrifient; elle est également animée par un esprit sadique.

B - Ce que dit Amélie

Elle semble être d’accord avec ce que dit Fubuki, elle se dénigre, s’humilie; elle a compris qu’elle était entrée dans une relation sado-maso avec Fubuki, et elle tient à la faire jouir; elle veut voir jusqu’où Fubuki peut aller pour en faire un personnage de roman.

C - Ce que pense Amélie

Elle pense que l’entreprise Yumimoto est un univers dément; elle dénonce les méthodes de pression et de harcèlement des employés dans les entreprises (pas seulement japonaises); elle est sauvée de la dépression par le fait qu’elle n’a pas réellement besoin de cet emploi, qu’elle ne fait qu’un cours séjour au Japon, et qu’elle a surtout pour projet d’en faire un livre.

Elle observe sa supérieure avec beaucoup d’humour et d’ironie, et se moque en permanence du ridicule de la situation qu’ils construisent tous les deux, Fubuki en cherchant à l’humilier, et elle en faisant semblant de jouer le jeu.

D - La stratégie de « l’idiot »

Dans le roman de Dostoïevski, L’Idiot, le héros se fait passer pour un simplet afin de manipuler tout le monde. De même, Amélie accepte de jouer l’idiote pour manipuler Fubuki, dont elle fera un personnage de roman ridicule. Fubuki tombe dans le piège d’Amélie, et livre complètement le fond de son âme, sans savoir qu’elle se retrouvera dans un roman qui sera vendu à des millions d’exemplaires. Le roman se construit ici à l’intérieur de lui-même.

 

II - Critique sociale et dimension romanesque

 

A - D’une part, Amélie critique fortement le fonctionnement hyper hiérarchisé de l’entreprise, où le supérieur a quasiment tous les droits, où il peut imposer un ordre absurde même au détriment du bon fonctionnement de l’entreprise, simplement parce qu’il est le supérieur.

B - Ce fonctionnement se retrouve plus ou moins dans l’ensemble des entreprises et administration, et pas seulement au Japon; Amélie Nothomb ne s’attaque pas précisément aux entreprises japonaises ici, mais plutôt à une mentalité bien précise qu’on peut retrouver partout dans le monde.

C - Elle critique surtout la manière dont l’entreprise écrase les individus, et les utilise comme du matériel. Si elle arrive à se préserver psychologiquement, et à ne pas sombrer dans la dépression, c’est grâce à son univers intérieur, à se projets, et à ses rêves. La culture personnelle apparaît comme la meilleure arme d’un individu contre les agressions psychologiques dont il peut être victime dans la société.

D - Sa culture japonaise lui permet de s’imaginer vivre l’aventure d’un samouraï japonais, saisi de « stupeur et tremblement » devant l’empereur. Ainsi, elle vit cette scène comme une scène de théâtre ou de cinéma, elle prend du recul, voit les choses de manière ironique, et prend ainsi le dessus sur la situation.

 

Conclusion :

 

A la suite des surréalistes qui affirmaient la supériorité du rêve sur la réalité, A. Nothomb affirme ici la capacité de l’esprit humain à prendre le pas sur la réalité; l’héroïne domine sa supérieure et le côté lamentable de sa situation par sa capacité à la transfigurer, à la changer en épopée comique, et à en tirer un nouveau projet : l’écriture de son roman.