Séquence  : la dénonciation de la guerre en poésie.

Texte 1 - Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, 1616.

 

Je veux peindre la France une mère affligée,

Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.

Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts

Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups

D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage

Dont nature donnait à son besson l'usage ;

Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,

Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,

Si que, pour arracher à son frère la vie,

Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.

Mais son Jacob, pressé d'avoir jeûné meshui,

Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,

À la fin se défend, et sa juste colère

Rend à l'autre un combat dont le champ et la mère.

Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,

Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;

Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,

Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.

Leur conflit se rallume et fait si furieux

Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.

Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,

Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;

Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,

Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.

Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle

Celui qui a le droit et la juste querelle,

Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las

Viole en poursuivant l'asile de ses bras.

Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;

Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,

Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté

Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;

Or vivez de venin, sanglante géniture,

Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture !

 

Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, Livre I, « Misères », vers 97 à 130.

 

Explication linéaire

 

Je veux peindre la France une mère affligée,

Ecphrasis : poème qui imite un tableau. « Je veux peindre » : on trouve chez Horace le conseil : « ut pictura poesis » : compose ton poème comme un tableau. Précepte très souvent suivi à la Renaissance.

 

Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.

La France sera représentée sous les traits d’une mère ayant deux enfants, des jumeaux, les Catholiques et les Protestants (allégorie).

l’allégorie n’est guère justifiée, le catholicisme régnant en France depuis 10 siècles avant que le protestantisme ne naisse, détail essentiel dans un pays soumis au droit d’aînesse.

 

Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts

Enjambements aux vers 3 & 4 : expriment le désordre qui s’installe dans le pays, la rupture due à la lutte. Les Catholiques sont accusés d’être à l’initiative de la guerre.

 

Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups

D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage

  1. 5 : énumération. + enjambement.

 

Dont nature donnait à son besson l'usage ;

Besson : jumeaux. Le parti protestant peut être effectivement comparé à un enfant, puisqu’il vient de naître ; mais le parti catholique n’est pas à la mamelle, il est déjà roi depuis longtemps et serait plutôt une figure du père.

La comparaison établie par d’Aubigné vise à nier totalement cette différence, et à présenter comme une lutte entre égaux ce qui ressemble plus  à une volonté du dernier fils (les Protestants) à prendre la place de son père (le roi Catholique).

 

Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,

Esaü & Jacob : les 2 fils d’Isaac, fils d’Abraham. Dans la Bible, Esaü est l’aîné, et il aurait dû recevoir la bénédiction de son père ; mais comme la mère préfère Jacob, elle trompe Isaac, et c’est le petit frère qui reçoit la bénédiction paternelle, et sera le chef de la maison par la suite. (Jacob prendra le nom d’Israël, et aura 12 fils).

D’Aubigné se sert de cette histoire pour légitimer le parti protestant (Jacob, préféré de la mère), et s’en prendre aux méchants catholiques, (Esaü), oubliant qu’Esaü avait le droit pour lui. Esaü est traité de « voleur » alors que c’était Jacob l’usurpateur.

 

Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,

Allitérations en « d » - le lait de la mère est perdu pour les deux ; ils vont souffrir tous les deux – la guerre civile provoque la désorganisation de l’agriculture et la famine dans le pays.

 

 

 

Si que, pour arracher à son frère la vie,

« si que » : de telle sorte que » - les Catholiques ne pensent plus à l’intérêt du pays, ils ne cherchent qu’à tuer des Protestants.

Allusion probable au massacre de la Saint Barthélémy (24 août 1572), au cours duquel des milliers de protestants furent massacrés dans Paris, et dans plusieurs provinces. Henri de Navarre fut épargné, et réussit ensuite à s’enfuir. La haine entre les 2 partis devint terrible.

 

Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.

Il : les Catholiques. Ils méprisent leur propre vie, ils n’ont même plus envie de vivre.

 

Mais son Jacob, pressé d'avoir jeûné meshui,

Jacob : le camp protestant. Malade de n’avoir pas mangé jusqu’à ce jour.

 

Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,

Ennui : dépression, désespoir. Jusque là, les protestants ont souffert en silence.

 

À la fin se défend, et sa juste colère

« juste colère » : Agrippa affirme que le droit est du côté protestant, ils ne font que se défendre.

 

Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère.

« la mère », métaphore : la France, qui sert de champ de bataille.

 

Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,

« soupirs, « cris », « pleurs » : il s’agit de la France, de la population civile, qui souffre de la guerre imposée par les combattants. Champ lexical de la souffrance, qui s’oppose au suivant, le champ lexical de la folie : rage, poison, courroux.

 

Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ; anaphore en « ni »

Mais leur rage les guide et leur poison les trouble, parallélisme

Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.

Répétition du « leur », qui rime avec malheur.

Assonance en « ou ». allitération en « k ». courroux = colère.

 

Leur conflit se rallume et fait si furieux

Leur conflit les rend fous furieux

 

Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.

Gauche : chez les Romains, signe de malheur ; gauche = sinistre

« ils » : Agrippa traite maintenant les deux camps de la même manière ; ils sont tous les deux coupables.

Dans la 1° partie du texte, tous les torts sont dans le camp catholique, mais à partir du V. 15, le tableau s’équilibre ; les deux camps font autant de mal à la France, ils ont devenus également enragés.

Les yeux crevés : symbole d’aveuglement, dû à la haine.

 

Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte, 

cette femme : la mère, la France – éplorée : en pleurs

 

Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;

Description de la France du fait de la guerre civile

 

Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,

« les mutins » : terme militaire qui désigne des soldats révoltés contre l’autorité de leur général. Les 2 camps sont ici en révolte contre leur propre pays. Le propos de D’Aubigné est étonnant, parce que lui-même, général protestant, était « mutiné » contre le roi catholique.

 

Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.

Se cherchant des mains : ils se battent ; se cherchant du cœur : ils se détestent.

 

Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle

‘amour’ est féminin jusqu’au XVIII° S. ; aujourd’hui, amour, délice et orgue sont masculin au singulier, mais féminin au pluriel.

 

Celui qui a le droit et la juste querelle,    

celui qui a le droit : les Protestants

 

Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las 

La « mère » France serait du parti protestant

 

Viole en poursuivant l'asile de ses bras.

Allusion aux guerres menées par les Catholiques dans le sud protestant, en particulier à La Rochelle

 

Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;

« le suc de sa poitrine » : périphrase pour désigner le lait.

Le pays connaît la famine.

 

Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,

« abois » : terme de chasse à courre ; quand la meute de chiens encercle le cerf, ils aboient très fort ; c’est donc le signal avant la mise à mort.

Les armées catholique et protestante sont comparées à des meutes de chiens en train de tuer la France.

 

Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté

Elle dit : c’est la France qui parle ; c’est une prosopopée (discours mis dans la bouche d’un mort ou d’une réalité abstraite).

Félon : traitre.

 

Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;  

Le sein : synecdoque (figure qui représente qq’un ou qq’chose par une partie de cette chose) qui désigne la mère France.

Au total, c’est la France entière qui est totalement ruinée ; même s’il prend parti pour les Protestants, Agrippa prend surtout parti contre la guerre, qu’il a faite pendant des années.

 

Or vivez de venin (allitération en ‘v’), sanglante géniture,

Géniture = progéniture ; ses enfants.

 

Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture ! »

La ‘mère’ France maudit ses enfants : le sang en question est le sien. Les deux partis sont « assoiffés de sang ». Contrairement à Jacob qui obtient la bénédiction de son père, Catholiques et Protestants finissent tous deux maudits par leur mère, de manière tragique.

 

 

Texte 2 - Victor Hugo, Les Châtiments, « L’expiation », 1852.

 

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l'aigle baissait la tête.

Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sous le ciel noir.

La solitude vaste, épouvantable à voir,

Partout apparaissait, muette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse

Pour cette immense armée un immense linceul.

Et chacun se sentant mourir, on était seul.

 

Explication linéaire

Intro : mouvement romantique, côté symboliste ; registre pathétique et tragique.

Problématique : comment Hugo met-il en scène le châtiment de la dynastie des Bonaparte ?

Axes de lecture :

I – Le châtiment par les forces de la nature

II – La fin de l’épopée, du mythe, de la gloire

III – Une leçon d’histoire, de politique, de justice

            Hugo illustre l’idée selon laquelle Dieu ferait justice dans l’Histoire, et s’occuperait personnellement de châtier les mauvais souverains.

Châtiment, expiation : il s’agit de la punition que Dieu inflige à Napoléon I°, suite à son coup d’Etat et à toutes les guerres qu’il a faites à travers l’Europe, en faisant des millions de morts. (le châtiment suprême sera d’avoir Napoléon III pour héritier).

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

2 anaphores : « il neigeait », et « on ».

On : ceux qui y étaient + leurs familles (Hugo est fils d’un général), + tous les Français.

Vaincu / conquête : antithèse et paradoxe ; le conquérant devrait être vainqueur.

Les Français sont vaincus par la nature, qui obéit à Dieu, plus que par les Russes eux-mêmes.

Pour la première fois l'aigle baissait la tête.

« pour la 1° fois » : c’est exact. L’aigle : symbole de Napoléon et de l’empire.

Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,

« lentement » : tout le rythme du texte cultive cette lenteur pénible de la retraite dans la neige, qui sera fatale.

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Moscou a été incendiée pendant que les Français s’y trouvaient, sans qu’on sache qui a mis le feu.

Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Champ lexical très large du froid, du climat russe.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

Répétition. V. Hugo cultive la monotonie et le désespoir ; le paysage est noir et blanc, éventuellement gris.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Signes de la perte de toute discipline.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

Absence de verbe (ellipse) ; antithèse qui illustre le désordre complet qui s’est installé.

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés

Détail horrible, macabre. bivouacs : campement des soldats, au carrefour

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Clairons : les soldats qui jouent du clairon, métonymie de l’instrument pour le musicien

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

Hypotypose : description vivante d’une scène à l’aide de détails frappants.

L’univers est pétrifié, déshumanisé. Hugo montre l’état de déchéance absolue de ce qu’il reste de l’armée.

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Il décrit le désordre, la défaite, le dénuement total, la mort omniprésente. Les soldats, effectivement sont presque tous morts.

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Ils n’avaient jamais trembler de leur vie jusqu’à ce moment.

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

L’héroïsme : c’est fini ; il n’y a plus que des fantômes. Hugo s’attaque au mythe napoléonien de la gloire infinie, de l’héroïsme sans limite.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sous l’hiver, se cache la volonté divine, le destin qui punit Napoléon.

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Hugo donne ici les raisons pour lesquelles les soldats sont presque tous morts.

Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre

Il rappelle ici leur passé glorieux, pour mettre en lumière la dimension de la chute.

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sous le ciel noir.

La description devient une vision de cauchemar.

La solitude vaste, épouvantable à voir,

Partout apparaissait, muette vengeresse.

  1. 25 : il s’agit de la vengeance de Dieu. Personnification de la solitude.

Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse

  1. 26 : le ciel : encore Dieu. Il se venge sans bruit.

Pour cette immense armée un immense linceul.

  1. 27 : le linceul : symbole de la mort. La Russie est le tombeau de l’armée française.

Et chacun se sentant mourir, on était seul.

Invitation à la méditation solitaire sur le sens de la mort.

 

 

Texte 3 - Arthur Rimbaud, « Le Mal », 1870.

 

Le Mal

 

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

 

Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…

 

– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

 

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Commentaire

 

Intro : Le symbolisme – Rimbaud, « Le Mal »

Le texte entier se construit autour d’une double allégorie.

« Le Mal » : il s’agit d’une abstraction dont il est nécessaire de définir le contenu ; qu’est-ce que le mal concrètement ?

Les deux quatrains décrivent la guerre ; ce serait donc elle le Mal.

Mais les tercets décrivent la religion ; on peut donc se demander s’il s’agit d’un diptyque opposant le Mal et le Bien, ou si la religion ne serait pas un Mal pire que la guerre.

Les tercets insistent sur des éléments très chers : l’or, l’encens, et sont des symboles de la corruption de l’Eglise. Dieu ne semble se réveiller qu’au bruit de l’argent.

La religion est en fait accusée d’être pire que la guerre, parce qu’elle sert à endormir la population, et à l’empêcher de se révolter contre le Mal ; elle est « l’opium du peuple » (Marx).

 

I – La dénonciation de la guerre

A – la description de la guerre

La mitraille : les armes à répétition, les canons, etc.

Les crachats : terme péjoratif, les soldats sont humiliés, traités comme des moins que rien.

Les bataillons : petit corps d’armée ; ils sont traités comme des morceaux de bois dans une cheminée. Ecarlates : rouges, les Français ; verts : les Allemands.

Cent milliers d’hommes : effectif d’une armée ; transformée en « un tas fumant » : on ne retrouve plus rien d’humain dans le reste des armées.

B – la   dimension politique

Présence du Roi : la guerre est voulue et organisée par un individu conscient et responsable. Elle a lieu entre les peuples, mais sur ordre du Roi (Napoléon III pour la France, et Frédéric pour la Prusse).

Le Roi raille les soldats : il se moque d’eux. Non seulement le Roi n’a pas pitié, et n’éprouve pas de remords, mais il semble prendre un plaisir sadique au carnage.

C – la guerre contre la nature

La guerre occupe les 6 premiers vers, la religion occupe les 6 derniers, et la Nature les 2 du centre.

La Nature est la mère des hommes, elle les a faits « saintement » ; il s’agit ici de nier que ce soit Dieu le père de l’humanité. Rimbaud affirme ici en passant son athéisme.

Le champ lexical de la nature : le ciel bleu, l’été, l’herbe, est associé à la joie. Cette joie s’oppose au carnage et à la tragédie organisés par le Roi ; le pouvoir politique apparaît comme essentiellement contre nature. Rimbaud affirme ici ses idées anarchistes.

 

II – la dénonciation de la religion

A – les attaques contre Dieu

Il a déjà nié que Dieu soit le père de l’humanité. Dans les quatrains, il apparaît comme aussi indifférent que le Roi aux malheurs du peuple : il rit. Il ressemble à un roi fainéant : il dort, et ne se réveille qu’au bruit de l’argent.

Rimbaud, en citant la Nature comme mère des hommes, fait référence au  courant naturaliste en philosophie, synonyme d’athéisme (à ne pas confondre avec le naturalisme en littérature).

B – L’Eglise devrait condamner la guerre, suivant le commandement : « tu ne tueras point ». L’ambiance à l’intérieur de l’église semble très heureuse par opposition avec le champ de bataille : le décor est riche, on entend des chants, il y a l’odeur de l’encens, etc.

L’Eglise semble donc s’opposer en tout au mal qu’est la guerre ; pourtant ce n’est pas le cas.

C – Dieu « rit », de même que le roi « raille » ; ils sont complices. Rimbaud rappelle ici l’alliance du trône et de l’autel, le soutien que l’Eglise apporte au pouvoir.

La mère est une mère de soldat qui vient prier pour que son fils revienne vivant. Elle place son espoir dans l’Eglise, bien inutilement.

La foi religieuse sert ici à endormir les gens, à faire en sorte qu’ils ne se révoltent pas contre l’autorité du souverain. Elle est « l’opium du peuple », selon l’expression de Karl Marx.

D – Rimbaud exprime ici sa révolte tant contre le pouvoir que contre l’Eglise ; il exprime les fondements de la pensée anarchiste : « ni Dieu, ni maître ». Les nombreux enjambements brisent les vers et le rythme de la poésie, à l’image de ce monde « brisé » par la guerre et la religion.

Conclusion :

un texte qui fait preuve d’une culture politique étonnante chez un garçon de son âge ; et qui exprime des idées révolutionnaires dans une forme très classique, voire aristocratique.

Texte 4 - Louis Aragon, « Les Ponts-de-Cé», 1940.

 

J'ai traversé Les Ponts-de-Cé

C'est là que tout a commencé

 

Une chanson des temps passés

Parle d'un chevalier blessé,

 

D'une rose sur la chaussée

Et d'un corsage délacé,

 

Du château d'un duc insensé

Et des cygnes dans les fossés,

 

De la prairie où vient danser

Une éternelle fiancée,

 

Et, j'ai bu comme un lait glacé

Le long lai des gloires faussées.

 

La Loire emporte mes pensées

Avec les voitures versées,

 

Et les armes désamorcées,

Et les larmes mal effacées,

 

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !

J'ai traversé Les Ponts-de-Cé.

 

Louis Aragon, Les Yeux d'Elsa, 1942

 

Explication linéaire

 

Le texte est construit à partir de références à d’autres textes classiques de la poésie du Moyen Âge. (intertextualité)

1 – Le lai du chèvrefeuille, poème de Marie de France sur un épisode des amours de Tristan et Iseult.

2 – Le chevalier à la charrette, qui raconte les exploits que doit accomplir le chevalier Galaad pour délivrer la reine Guenièvre, en particulier le passage sur un pont au-dessus du fossé d’un château-fort, qui n’est rien d’autre qu’une épée nue.

3 – Le roman de la rose, roman symbolique qui raconte les épreuves d’un jeune amoureux pour rencontrer sa belle, la Rose, qui se trouve enfermée dans le jardin d’amour.

Pour Aragon, en 40, les Français ne se battent pas seulement contre un envahisseur européen ordinaire, mais contre le nazisme qui est une menace contre toute la civilisation. Il rappelle qu’au Moyen Âge, quand les chevaliers se battaient, c’était toujours pour défendre des valeurs, par amour, ou pour quelque chose de positif, alors que les nazis se battent pour tout détruire, sans aucun but. Se battre contre eux, c’est vital pour toute la civilisation.

 

Le poème est un lai, forme classique du M A. ensemble de distiques, en octosyllabes, et rimes suivies ; une seule rime pour tout le texte : Cé.

J'ai traversé Les Ponts-de-Cé

C'est là que tout a commencé

            Paradoxe historique : la guerre est finie, dans l’esprit de tout le monde. Pour Aragon, ce qui commence, c’est la résistance, à laquelle il appelle tous les Français. C’est une parole d’espoir.

 

Une chanson des temps passés

Parle d'un chevalier blessé,     

 

Allusion à Galaad, héros de la conquête du Graal ; Aragon veut rappeler que même les plus grands héros ont été au bord de la défaite définitive, mais qu’ils ont su se relever. La littérature du Moyen Âge doit donner aux Français le courage de se battre.

 

D'une rose sur la chaussée

Et d'un corsage délacé,

La Rose : allusion au roman de la rose, symbole d’amour ; elle est maintenant « sur la chaussée » : les Allemands s’attaquent à toutes les valeurs civilisées, en particulier l’amour. Ce ne sont que des violeurs : le corsage est « délacé ».

 

Du château d'un duc insensé

Le château : allusion au château dans lequel est retenue prisonnière la reine Guenièvre. Le Duc insensé : allusion à Mussolini, qui a pris pour titre : « duce » ; Hitler l’imite en prenant le titre de « führer », c’est-à-dire de conducteur.

 

Et des cygnes dans les fossés,

Le cygne : première espèce protégée par François 1°, qui orne traditionnellement les parcs des châteaux ; symbole de beauté, de civilisation ; les cygnes dans les fossés, tués par les Allemands, sont le signe de la barbarie nazie.

 

De la prairie où vient danser

Une éternelle fiancée,

Allusion au Roman de la Rose : la prairie est celle du « jardin d’amour », dans lequel vit la Rose, éternellement vierge et intouchable. La Rose est un symbole de l’amour parfait, sacré ; on ne peut être que son fiancée, mais pas son époux. Aragon rappelle que les cultures se bâtissent sur l’amour, le respect, etc. Les Allemands, eux, ne respectent rien.

 

Et, j'ai bu comme un lait glacé

Jeu de mots, paronomase, entre ‘lait’ et ‘lai’ ; le lait glacé est imbuvable ; c’est ici un liquide écœurant ; il glace le sang.

 

Le long lai des gloires faussées.

La gloire ‘faussée’ est ici celle des Allemands, qui ont conquis la France en six semaines, exploit unique dans l’Histoire. A partir de là, Hitler passe pour un dieu auprès des Allemands. C’est cet exploit que nie Aragon ; il veut dire ici que cette victoire n’est qu’apparente, qu’elle n’a pas de valeur.

 

La Loire emporte mes pensées

Avec les voitures versées,

            la Loire est le fleuve sur lequel se situe l’action ; les voitures versées sont les véhicules militaires détruits, qui se sont renversés dans le fleuve. Le fleuve, symbole du temps qui passe, emporte tout avec lui.

 

Et les armes désamorcées,

            au sens propre, les armes désamorcées sont celles qui ne peuvent plus servir, dans le canon a été obstrué par exemple. Mais il y a ici un jeu de mots avec « amor » ; « désamorcées » signifie ici qu’il n’y a plus d’amour. Les chevaliers du Moyen Âge se battaient par amour pour leurs dames ou pour leur roi, alors que les Allemands se battent simplement pour tout détruire, par haine pure, sans le moindre idéal.

Et les larmes mal effacées,

            Aragon ne peut effacer ses larmes, devant le désastre de la défaite, seule la victoire pourra le faire.

 

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !

            Nouveau jeu de mots avec délaissée : d’une part, la France est délaissée, c’est-à-dire abandonnée ; d’autre part, ce sont les « lais », c’est-à-dire toute la poésie du Moyen Âge, qui est en train de se perdre. Aragon écrit précisément un lai pour faire revivre cette poésie.

J'ai traversé Les Ponts-de-Cé.

            Le dernier vers reprend le premier, et rappelle la résolution d’Aragon d’entrer immédiatement en résistance. La visée essentielle du texte est de pousser l’ensemble des Français à en faire autant.