Les Fleurs du mal(Wikipédia)

 

Les Fleurs du mal est un recueil de poèmes de Charles Baudelaire, englobant la quasi-totalité de sa production en vers, de 1840 jusqu'à sa mort survenue fin août 1867.

Publié le 25 juin 1857, le livre scandalise aussitôt la société conformiste et soucieuse de respectabilité. Couvert d'opprobre, son auteur subit un procès retentissant. Le jugement le condamne à une forte amende, réduite sur intervention de l'Impératrice ; il entraîne la censure de six pièces jugées immorales. De 1861 à 1868, l'ouvrage est réédité dans trois versions successives, enrichies de nouveaux poèmes ; les pièces interdites paraissent en Belgique. La réhabilitation n'interviendra que près d'un siècle plus tard, en mai 1949.

C'est une œuvre majeure de la poésie moderne. Ses 163 pièces rompent avec le style convenu, en usage jusqu'alors. Elle rajeunit la structure du vers par l'usage régulier d'enjambements, de rejets et de contre-rejets. Elle rénove la forme rigide du sonnet. Elle utilise des images suggestives en procédant à des associations souvent inédites, tel l' « Ange cruel qui fouette des soleils » (Le Voyage). Elle mêle langage savant et parler quotidien. Rompant avec un romantisme qui, depuis un demi-siècle, loue la Nature jusqu'à la banaliser, elle célèbre la ville et plus particulièrement Paris.

Elle diffère d'un recueil classique, où souvent le seul hasard réunit des poèmes généralement disparates. Ceux-ci s'articulent avec méthode et selon un dessein précis, pour chanter avec une sincérité absolue :

  • la souffrance d'ici-bas considérée selon le dogmechrétien du péché originel, qui implique l'expiation ;
  • le dégoût du mal — et souvent de soi-même ;
  • l'obsession de la mort ;
  • l'aspiration à un monde idéal, accessible par de mystérieuses correspondances.

Nourrie de sensations physiques que la mémoire restitue avec acuité, elle exprime une nouvelle esthétique où l'art poétique juxtapose la palette mouvante des sentiments humains et la vision lucide d'une réalité parfois triviale à la plus ineffable beauté. Elle exercera une influence considérable sur des poètes ultérieurs aussi éminents que Paul VerlaineArthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé.

 

Première édition (1857)

 

La publication des Fleurs du Mal a lieu par étapes. Pas moins de quatre éditions, à chaque fois différentes, se succèdent en l'espace d'onze ans, de 1857 à 1868 - année suivant la mort de l'auteur.

Le 4 février 1857, Baudelaire remet à l'éditeur Auguste Poulet-Malassis3, installé à Alençon, un manuscrit contenant 100 poèmes. Ce chiffre lui apparaît comme un nombre d'or, symbole de perfection. Toutefois, il confie à Poulet-Malassis sa crainte qu'une fois imprimé, le volume « ressemble trop à une plaquette ». Tirée à 1 300 exemplaires, cette première édition est mise en vente le 25 juin. Ses « fleurs maladives » sont dédiées au poète Théophile Gautier4, qualifié par Baudelaire, dans sa dédicace, de « parfait magicien des lettres françaises » et « poète impeccable ».

Le 5 juillet 1857, dans le FigaroGustave Bourdin critique vertement « l’immoralité » des Fleurs du Mal : « ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables »5. Toutefois, le 14 juilletLe Moniteur universel, journal officiel qui dépend du ministre de la maison de l'Empereur, publie un article élogieux d’Édouard Thierry qui est le premier à les qualifier de « chef-d'œuvre », un chef-d'œuvre placé « sous l'austère caution de Dante »6.

 

Procès et censure (1857)

 

Le 7 juillet, la direction de la Sûreté publique saisit le parquet pour « outrage à la morale publique » et « offense à la morale religieuse ». Le procureur Ernest Pinard, qui a requis cinq mois plus tôt contre Madame Bovary, se concentre sur le premier chef d'accusation, s'interroge sur l'élément d'intention du second et s'en remet finalement au tribunal. Le second chef d'accusation n'est pas retenu. Le 20 août, maître Pinard prononce son réquisitoire devant la 6e Chambre correctionnelle. La plaidoirie est assurée par Gustave Gaspard Chaix d'Est-Ange qui insiste sur le fait que Baudelaire peint le vice mais pour mieux le condamner7. Le 21 août, le jour même du procès, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés, pour délit d’outrage à la morale publique, à respectivement 300 et 100 francs d’amende et à la suppression de 6 pièces du recueil : Les BijouxLe LéthéÀ celle qui est trop gaieLesbosFemmes damnées et Les Métamorphoses du Vampire. Ces poèmes condamnés pour « un réalisme grossier et offensant pour la pudeur » et des « passages ou expressions obscènes et immorales » resteront interdits de publication en France jusqu'à ce que la Cour de cassation rende, le 31 mai 1949, un arrêt annulant la condamnation de 18578.

Comparé à la puritaine Angleterre victorienne contemporaine, le Paris du Second Empire est un havre de tolérance où la grivoiserie des opérettes de Jacques Offenbach, qui consacrent l'adultère et le ménage à trois ou font l'apologie de bacchanales orgiaques, ne semble choquer personne. Mais Baudelaire frise parfois la pornographie.

on peut s'étonner de la censure visant Lesbos, hymne certes sans fard à la poétesse Sappho mais dénué de provocation. Or, si l'homosexualité n'est pas un délit sous le Second Empire, son apologie choque certains esprits.

De même, dans Châtiment de l'orgueil, la comparaison de Jésus avec un fœtus dérisoire peut, aujourd'hui encore, froisser des lecteurs.

Très rares sont ses contemporains à soutenir Baudelaire. Théophile Gautier, dédicataire du recueil, garde le silence4Jules Barbey d'Aurevilly manifeste son admiration. Une estime réciproque lie les deux artistes. Le 30 août, Victor Hugo écrit à Baudelaire : « Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles ». Pour le féliciter d’avoir été condamné par la justice de Napoléon III, il lui écrira même, dans sa lettre du 6 octobre 1859, que l’ouvrage apporte « un frisson nouveau » à la littérature.

Le 6 novembre, Baudelaire ose s'adresser9 à l’impératrice : « Je dois dire que j’ai été traité par la Justice avec une courtoisie admirable, et que les termes mêmes du jugement impliquent la reconnaissance de mes hautes et pures intentions. Mais l’amende, grossie des frais inintelligibles pour moi, dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poètes, et, […] persuadé que le cœur de l’Impératrice est ouvert à la pitié pour toutes les tribulations, les spirituelles comme les matérielles, j’ai conçu le projet, après une indécision et une timidité de dix jours, de solliciter la toute gracieuse bonté de Votre majesté et de la prier d’intervenir pour moi auprès de M. le Ministre de la Justice ». Sa supplique sera entendue puisque, sur ordre du garde des Sceaux, son amende sera réduite à 50 francs.

 

Structure

 

Le poète divise son recueil en six parties22,23 :

  • Spleen et Idéal;
  • Tableaux parisiens(section initialement absente) ;
  • Le Vin;
  • Fleurs du Mal;
  • Révolte;
  • La Mort.

Un poème liminaire, Au Lecteur, sert de prologue. Il est exclu de la numérotation des poèmes.

Cette construction reflète le désir d'ascèse de Baudelaire, dans une quête d'absolu. Spleen et idéal dresse un constat sans concession du monde réel : c'est une source d'affliction et de blessures (le spleen), qui suscite chez Baudelaire un repli sur soi mais aussi le désir de reconstruire mentalement un univers qui lui semble viable. Les trois sections suivantes constituent autant de tentatives d'atteindre cet idéal. Le poète se noie dans la foule anonyme du Paris populaire et grouillant où il a toujours vécu (Tableaux parisiens), s'aventure dans des paradis artificiels résumés par Le Vin et sollicite des plaisirs charnels qui s'avèrent source d'un enchantement suivi de remords (Fleurs du Mal). Ce triple échec entraîne le rejet d'une existence décidément vaine (Révolte), qui se solde par La Mort.

Dans une lettre adressée en 1861 à Alfred de Vigny, Baudelaire précise : « le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un pur album et qu'il a un commencement et une fin ».

 

Spleen et Idéal (98 poèmes)

 

Spleen et Idéal ouvre les Fleurs du Mal. Cette première section dresse un bilan : voué de toute éternité à la faute, au mal et à une souffrance rédemptrice (Bénédiction), le monde réel inspire à Baudelaire un dégoût et un ennui qui vont jusqu'à lui faire envier « le sort des plus vils animaux » (De Profundis clamavi) et causent chez lui une tristesse profonde qu'il nomme le « spleen ». Ce mot signifie « rate » en anglais : selon l'ancienne médecine, la mélancolie provenait d'un dysfonctionnement de la rate. Pour Baudelaire, dandy donc anglophone, ce terme est synonyme de profond désespoir. Quatre poèmes intitulés Spleen illustrent cet état dépressif.

En parallèle, la fuite du temps (« Et le Temps m'engloutit minute par minute » - Le Goût du Néant) et la certitude de la mort (« La tombe attend ; elle est avide » - Chant d'automne) résonnent comme un obsessionnel leitmotiv.

Nées d'une volonté de transcendance (Élévation), les tentatives de dépasser cet accablement s'avèrent presque toujours décevantes. Pour la plupart, elles ne mènent guère qu'à un endormissement passager (Le Léthé). La sérénité ne semble accessible qu'en faisant revivre un passé révolu (Parfum exotique). Seule une synesthésie - fusion totale des sens, où l'odorat (grâce aux odeurs corporelles - notamment celle de la chevelure, au parfum, à l'encens...), la vue (à travers les reflets dans les yeux, les miroirs, l'eau...) et l'ouïe (par la musique, la voix, le miaulement d'un chat, le murmure de l'eau...) jouent un rôle capital - permet d'atteindre l'idéal

 

Tableaux parisiens (11 poèmes)

 

Absente de la version d'origine, cette section n'apparaît que dans l'édition de 1861. Elle constitue une tentative de réponse à l'accablement qui surgit « à l'heure où le soleil tombant / Ensanglante le ciel de blessures vermeilles ». Baudelaire se réfugie dans la vie quotidienne de l' « énorme Paris » dont il explore « les plis sinueux des vieilles capitales. (...) Traversant (...) le fourmillant tableau » (Les Petites Vieilles) en peintre attentif au détail, il brosse dix scènes saisies sur le vif.

La « fourmillante cité (...) pleine de rêves » (Les Sept Vieillards) où il a toujours vécu, les ambitieux travaux d'Eugène Haussmann l'ont transformée en un chantier permanent (« Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel) » - Le Cygne). Mais malgré le hurlement de « la rue assourdissante » (À une Passante) et le « fracas roulant des omnibus » (Les Petites Vieilles), Baudelaire y contemple, des « quais froids de la Seine » (Danse macabre) ou « les deux mains au menton, du haut de (sa) mansarde, (...) les fleuves de charbon monter au firmament » parmi « les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité », jusqu'aux « grands ciels qui font rêver d'éternité » (Paysage).

 

Le Vin (5 poèmes)

 

Ce court chapitre résulte d'une autre tentative de fuir, à travers des paradis artificiels, « un vieux faubourg, labyrinthe fangeux / Où l'humanité grouille en ferments orageux » (Le Vin des chiffonniers). Il ne comporte que cinq poèmes, tous dédiés au vin, ce « grain précieux jeté par l'éternel Semeur, / Pour que de notre amour naisse la poésie / Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! » (L’Âme du vin). « Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole » (Le Vin des chiffonniers)...

Fleurs du Mal (12 poèmes)

 

Cette partie donne son nom au recueil. Elle est pourtant bien plus brève que Spleen et idéal. Baudelaire tente une nouvelle fois de s'évader « des plaines de l'Ennui, profondes et désertes » (La Destruction). Évoquant la grandeur et la misère humaines incarnées par la Femme (« Faites votre destin, âmes désordonnées, / Et fuyez l'infini que vous portez en vous ! » - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte), il cherche à débusquer la beauté jusque dans la laideur physique (Les Métamorphoses du Vampire) ou morale (Les deux bonnes sœurs).

Révolte (3 poèmes)

 

Bien que purement poétique, la révolte contre la Divinité, virulente au point de vouloir lui substituer Satan, fut violemment attaquée lors du procès. Napoléon III avait fait de l'Église catholique romaine un allié politique (l'impératrice Eugénie était une catholique fervente et influente). La justice du Second Empire perçut une attaque de la religion dans ce désir, pris à la lettre, de jeter Dieu à terre et de le remplacer au Ciel, tel qu'exprimé dans Abel et Caïn :

« Race de Caïn, au ciel monte,

Et sur la terre jette Dieu ! »

 

La Mort (6 poèmes)

 

Conclusion somme toute logique, le recueil se clôt par « la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre, (...) portique ouvert sur les Cieux inconnus » (La Mort des pauvres).

Selon un procédé analogue à la section précédente Le Vin, un nombre restreint de pièces (ici six) évoquent la façon dont des êtres humains, de condition sociale ou de tempérament différents, appréhendent le passage dans l'au-delà. Un poignant et dernier poème, dédié à Maxime Du Camp, s'intitule Le Voyage. Écrit en 1859 à Honfleur, chez la mère du poète, c'est le plus long du recueil : 36 quatrains se répartissent sur 8 strophes dont - audace absolue - 3 ne sont composées que d'hémistiches successifs. Souvenir transfiguré de l'embarquement pour les Indes de 1841, ses images symbolistes annoncent Le Bateau ivre d'Arthur Rimbaud.

 

Le spleen

 

Le dégoût du monde réel, soumis au péché, et la tristesse (le spleen) qu'il inspire (« Loin ! Loin ! Ici la boue est faite de nos pleurs ! » - Mœsta et errabunda) expliquent toute l'œuvre de Baudelaire.

Bon nombre de poèmes sont construits sur le même schéma : un mouvement ascensionnel suivi d'une chute brutale.

L'abattement prend souvent le visage de l'ennui, dénoncé dès le prologue comme le « plus laid, plus méchant, plus immonde » de nos vices.

Baudelaire se débat, impuissant, « au milieu / Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes » (La Destruction). « L'ennui, fruit de la morne incuriosité / Prend les proportions de l'immortalité » (Spleen II). Il poursuit les humains sous toutes les latitudes (« Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici » - Le Voyage).

La création baudelairienne constitue une tentative - souvent désespérée - de répondre à cet accablement en édifiant un univers idéal.

 

Le masochisme

 

Baudelaire manifeste une complaisance masochiste dans la douleur (« Cieux déchirés comme des grèves, / En vous se mire mon orgueil (...) / Et vos lueurs sont le reflet / De l'Enfer où mon cœur se plaît » - Horreur sympathique).

Il avoue même son sadomasochisme (« Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires, / Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements, / Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires, / L'écume du plaisir aux larmes des tourments » - Femmes damnées - Comme un bétail pensif sur le sable couchées).

Chez lui, plaisir et souffrance semblent la plupart du temps indissociablement liés (« Plus allait se vidant le fatal sablier, / Plus ma torture était âpre et délicieuse » - Le Rêve d'un curieux).

Dès le début du recueil, la douleur est saluée comme « noblesse unique » (Bénédiction). L'une des dernières pièces affirme : « Que la douleur, ô Père, soit bénie ! » (L'Imprévu). Cette acceptation de la souffrance procède du besoin, foncièrement chrétien, de racheter une faute.

 

Le sang

 

Le sang obsède littéralement Baudelaire. Pas moins de vingt-huit pièces en portent la trace.

Régulièrement, le poète voit le liquide vital s'écouler de son propre corps (L'Héautontimorouménos ; Le Mort joyeux ; La Fontaine de sang ; Le Squelette laboureur ; L'Amour et le crâne).

Il contemple aussi - parfois non sans sadisme - autrui perdre son sang (La Muse malade ; Duellum ; À une Madone ; Une Martyre ; Un Voyage à Cythère ; Le Reniement de Saint-Pierre).

L'image cauchemardesque du lac de sang revient à deux reprises (« Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges » - Les Phares ; « [ma] voix affaiblie / Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie / Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts » - La Cloche fêlée). Du même esprit morbide procèdent « ces bains de sang qui des Romains nous viennent » (Spleen III) et « de grands seaux pleins du sang et des larmes des morts » (Le Tonneau de la haine).

L'effrayant spectre du vampire buveur de sang plane tel un récurrent cauchemar (L'Ennemi ; Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle ; Le Vampire ; Les Métamorphoses du Vampire). Le sadisme s'accompagne de masochisme quand Baudelaire affirme : « Je suis de mon cœur le vampire » (L'Héautontimorouménos).

Le sang, Baudelaire le voit même dans le soleil couchant (« Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige » - Harmonie du soir), « à l'heure où le soleil tombant / Ensanglante le ciel de blessures vermeilles » (Les Petites Vieilles), et jusque dans la lueur d'un foyer qui inonde « de sang cette peau couleur d'ambre » (Les Bijoux) ou d'une lampe allumée à contre-jour, tel un « œil sanglant qui palpite et qui bouge » (Le Crépuscule du matin).

Le sang traduit :

  • le vice (« maint pauvre homme [...] soûl de son sang » - Le Jeu) ;
  • la culpabilité (« Je sens fondre sur moi / [...] de noirs bataillons de fantômes épars, / Qui veulent me conduire en des routes mouvantes / Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts » - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte) ;
  • la douleur (« Rien ne rafraîchira la soif de l'Euménide / Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang » - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte).

Le sang répandu résume la cruauté humaine (« La fête qu'assaisonne et parfume le sang » - Le Voyage), voire divine (« [...] malgré le sang que leur volupté coûte, / Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés ! » - Le Reniement de Saint-Pierre).

De façon novatrice, au sang peuvent s'associer plusieurs sens physiques différents de la vue :

  • l'odorat (« Je croyais respirer le parfum de ton sang » - Le Balcon) ;
  • l'ouïe (« Comme un sanglot coupé par un sang écumeux / Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux » - Le Crépuscule du matin) ;
  • le toucher (« Je t'aime quand ton grand œil verse / Une eau chaude comme le sang » - Madrigal triste).

 

La fuite du temps

 

L'inexorable fuite du temps - « injurieux vieillard » (Le Portrait), « joueur avide » (L’Horloge), « ennemi vigilant et funeste » et « rétiaire infâme » (Le Voyage) - obsède Baudelaire. Des poèmes tels L'EnnemiChant d'automneLe Goût du Néant ou L'Examen de minuit martèlent la marche du temps, à laquelle nul n'échappe : « mon gosier de métal parle toutes les langues » (L’Horloge). « Les rides et la peur de vieillir » tourmentent l'humanité (Réversibilité).

Les saisons

 

Quelque vingt-cinq poèmes développent le thème traditionnel de la ronde des saisons.

Tout à tour « adorable » et « trempé de boue », le printemps verdit quatre fois (À Celle qui est trop gaie ; Brumes et pluies ; Le Goût du Néant ; Paysage).

L'été, « si doux » ou au contraire « blanc et torride », brille à six reprises (La Géante ; Une charogne ; Le Balcon ; Le Vin de l’assassin ; Chant d'automne ; Paysage).

Mais Baudelaire préfère nettement les saisons froides. Période poétique par excellence, l' « arrière-saison » au « rayon jaune et doux » imprime ses teintes automnales à dix poèmes (L'Ennemi ; Parfum exotique ; Causerie ; Brumes et pluies ; La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ; Chant d'automne ; Sonnet d'automne ; Paysage ; L'Amour du mensonge ; Le Monstre ou le Paranymphe d'une Nymphe macabre).

L' « implacable hiver » inspire encore plus Baudelaire. Brume, froid, pluie, neige et givre s'abattent sur seize pièces (Les Phares ; La Muse vénale ; Le Balcon ; Ciel brouillé ; La Cloche fêlée ; Spleen I et II ; Brumes et pluies ; Chant d'automne ; La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ; Paysage ; Les Sept Vieillards ; Le Vin de l’assassin ; Les Métamorphoses du Vampire ; La Mort des pauvres ; À une Malabaraise).

Bien qu'il traite d'un lieu commun, Baudelaire parvient à le marquer de son empreinte. En observateur sensible mais avec une grande économie de moyens, il cerne les traits distinctifs de chaque saison :

  • le « printemps adorable » et « son odeur » (Le Goût du Néant) ;
  • l'été des longs « soirs au balcon » (Le Balcon) ;
  • l'automne au beau « ciel clair et rose » (Causerie), « quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres » (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse) ;
  • « les noirs ennuis des neigeuses soirées » (La Muse vénale) suivis d' « une nuit bleue et froide de décembre » (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse) puis des « nuits d'hiver, (...) près du feu qui palpite et qui fume » (La Cloche fêlée).

Deux allégories retiennent l'attention. Celle de La Muse vénale, « quand Janvier lâchera ses Borées », procède d'une heureuse trouvaille.

Plus remarquable est, dans Spleen I, l'inoubliable silhouette de Pluviôse, qui « de son urne à grands flots verse un froid ténébreux / Aux pâles habitants du voisin cimetière / Et la mortalité sur les faubourgs brumeux ». Baudelaire ressuscite l'éphémère calendrier républicain, alors aboli depuis quarante ans. Mais il dépasse l'agréable surprise de l'anachronisme. Jouant sur le point commun que constitue l'élément liquide, il prend appui sur les mots-pivot urneflots et verse pour superposer et fusionner la personnification de Pluviôse et le signe astrologique du Verseau. Les images se renvoient l'une à l'autre, en de multiples et savants jeux de miroirs qui expriment la désolation hivernale.

 

Le soleil couchant

 

Thème cher aux poètes romantiques, le soleil couchant inspire à Baudelaire sept poèmes empreints d'une vision personnelle. Ce moment décisif au carrefour du jour et de la nuit, quand vient « le soir qui soulage », porte souvent la souffrance à son paroxysme (Le Crépuscule du soir ; Le Coucher du soleil romantique). D'autres fois, la douleur se mêle à l'extase (La Vie antérieure) ou s'apaise (Recueillement). Plus rarement, l'enchantement s'installe (Le Balcon ; Harmonie du soir ; L'Invitation au voyage).

La nuit

 

La nuit n'est pas en reste : elle suscite neuf poèmes. Près d'une moitié n'échappe pas au spleen (Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive ; Confession ; La Cloche fêlée ; L'Examen de minuit). Deux autres procurent un relatif apaisement (La Lune offensée) ou un endormissement temporaire (La Fin de la journée). Seuls trois conduisent à l'idéal (Tristesses de la lune ; Les ténèbres ; Les Yeux de Berthe).

La lune

 

Si l'on exclut les pièces où elle n'est citée que pour son absence (L'Irréparable ; Brumes et pluies), la lune éclaire une douzaine de poèmes, dont deux lui sont exclusivement dédiés (Tristesses de la lune ; La Lune offensée).

Elle rayonne presque toujours d'ondes positives exprimant :

  • l'opulence (ConfessionTristesses de la lune) ;
  • la beauté enchanteresse (PaysageLe Jet d'eau) ;
  • la bienfaisance (La Muse vénale) ;
  • la douceur (Chanson d'après-midi) ;
  • la compassion (La Lune offensée) ;
  • la complicité (Tristesses de la lune).

Principe de vie, elle fuit le monde des morts (Spleen II).

Elle résume la femme idéale (Le Possédé ; Les Métamorphoses du Vampire).

Seul un poème lui prête une intention hostile, à travers des « baisers froids comme la lune » (Le Revenant).

 

La mort

 

« Le Temps mange la vie » (L'Ennemi) et conduit inéluctablement à la mort, dont l'heure fatale sonne comme un leitmotiv. Ce memento mori inspire à Baudelaire des pensées noires tournant à l'obsession sépulcrale (« Mon âme est un tombeau » - Le Mauvais Moine). Les termes évoquant la mort reviennent avec une insistance - et même une complaisance - telles que dresser une liste exhaustive des poèmes qui les emploient peut, a priori, paraître aussi fastidieux qu'inutile.

Préoccupation baudelairienne par excellence et cœur de son œuvre, la mort constitue le thème principal d'au moins trente-trois poèmes (Le Mauvais Moine ; Le Guignon ; Don Juan aux enfers ; Une charogne ; Le Vampire ; Remords posthume ; Le Flacon ; La Cloche fêlée ; ''Spleen I à IV ; Brumes et pluies ; La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ; Le Revenant ; Le Mort joyeux ; Sépulture ; Le Portrait ; Une Gravure fantastique ; Alchimie de la douleur ; Le Squelette laboureur ; Danse macabre ; Le Vin de l’assassin ; Une Martyre ; Les Deux Bonnes Sœurs ; Les Métamorphoses du Vampire ; Un Voyage à Cythère ; La Mort des amants ; La Mort des pauvres ; La Mort des artistes ; Le Rêve d'un curieux ; Le Voyage ; Un Cabaret folâtre).

Une pièce sur cinq résonne d'accents explicitement funèbres. L'avant-dernier vers du grave Recueillement, qui clôt le recueil, compare la nuit qui approche à « un long linceul traînant à l'Orient ». Les Fleurs du Mal s'épanouissent entre les murs d'un « cimetière immense et froid » (Une Gravure fantastique).

Dans son refus de fermer les yeux sur la putréfaction charnelle (Une charogne), et par une hallucinante anticipation, Baudelaire va jusqu'à se considérer lui-même comme un vivant squelette (Le Mort joyeux). Mais il s'interroge aussi sur le mystère de l'au-delà (Le Rêve d'un curieux ; Le Voyage).

 

Le sommeil

 

Le sommeil occupe une place centrale. Au moins onze poèmes y font allusion. Mais comme tous les thèmes baudelairiens, il s'avère ambivalent.

Certes, le sommeil procure un bien-être physique (« Les morts, les pauvres morts [...] doivent trouver les vivants bien ingrats, / À dormir chaudement, comme ils font, dans leurs draps » - La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse). Mais outre la nécessité physiologique, il répond aussi au désir d'oublier la douleur morale née d'un sentiment d'ennui (« Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre ! / Dans un sommeil aussi doux que la mort » - Le Léthé), de désespoir (« Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute » - Le Goût du Néant), de culpabilité (Le Vin des chiffonniers) ou de honte (La Fin de la journée).

Le sommeil provoque des résultats variés :

  • simple endormissement voluptueux (Semper eademLa Prière d'un Païen) ;
  • vision clairvoyante du réel (Le Jeu) ;
  • révélation extatique d'un autre monde (L'Invitation au voyageRêve parisien ; La Mort des pauvres).

Toutefois, un doute plane sur la nature du repos éternel (Remords posthume ; Le Squelette laboureur) ; saisi par la crainte du vide, Baudelaire avoue même : « J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou » (Le Gouffre).

En outre, le cauchemar traverse ou peuple six poèmes (Les Phares ; La Muse malade ; L’Irremédiable ; Danse macabre ; Le Gouffre ; Madrigal triste).

 

L'abîme

 

Au moins vingt-huit poèmes développent l'idée du néant ou d'une chute dans le vide.

L'image du gouffre ou de l'abîme revient avec une insistance obsessionnelle. Elle a pu naître - ou s'exacerber - lors du naufrage qui écourta le périple de 1841 (voir infra, le chapitre sur la mer). Elle traduit la phobie proprement physique qui minait Baudelaire et semble avoir préludé au mal qui l'emportera35 (« - Hélas ! tout est abîme, [...] / Et mon esprit, toujours du vertige hanté, / Jalouse du néant l'insensibilité » - Le Gouffre).

Le gouffre est cet abîme sans fond où l'on tombe avec une indicible angoisse, sans aucun espoir d'en remonter (De Profundis clamavi ; Je te donne ces vers afin que si mon nom ; L’Irremédiable), « l'escalier de vertige » intérieur (Sur « Le Tasse en prison » d'Eugène Delacroix). Rongé par la douleur de vivre, Baudelaire demande au gouffre de l'engloutir (« Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! » - Obsession ; « Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ? » - Le Goût du Néant). Toutefois, le vide accompagne aussi une interrogation (« Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, / Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes [...] ? » - Le Balcon) et suscite un mélange de fascination et de répulsion (« Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur / [...] S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre » - L'Aube spirituelle).

De façon négative, le gouffre peut exprimer :

  • l'immensité d'une nature hostile (« Le navire glissant sur les gouffres amers » - L'Albatros) ;
  • l'avidité du temps qui passe (« Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide » - L'Horloge) ;
  • l'étendue de l'illusion (« [...] au plus noir de l'abîme / Je vois distinctement des mondes singuliers » - La Voix) ;
  • la profondeur de l'ennui (« Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui » - Le Possédé) ;
  • le lancinant désir de fuir la souffrance dans la volupté (Le Poison) ;
  • l'universalité du mal (Le Tonneau de la haineHymne à la beauté ; DuellumFemmes damnées - Delphine et Hippolyte ; Les Litanies de Satan ; Épigraphe pour un livre condamné) ;
  • le mystère insondable d'un au-delà annonciateur de terreurs (Danse macabreLes Plaintes d'un Icare) comme investi d'interrogations (Le Crépuscule du soir ; Le Voyage).

De manière positive, le gouffre traduit l'ivresse charnelle (Le Léthé) libre de remords, « où les baisers sont comme les cascades / Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds » (Lesbos) et, plus largement, l'idéal auquel conduit une correspondance (La Musique) quand « des Ganges, dans le firmament, / Vers[ai]ent le trésor de leurs urnes / Dans des gouffres de diamant (Rêve parisien).

 

La Femme

 

L'image de la Femme ponctue tout le recueil. Elle s'y fait tour à tour :

  • sœur complice (À Celle qui est trop gaieL'Invitation au voyage ; Le Vin des amants ; Femmes damnées - Delphine et Hippolyte ; Les Yeux de Berthe) ;
  • figure maternelle et aimante (Le BalconLa servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ; Je n'ai pas oublié, voisine de la ville) ;
  • ombre attendrissante d'une « Ève octogénaire » (Les Petites Vieilles) ;
  • compagne sensuelle et envoûtante (Sed non satiata) conduisant à l'extase (La Chevelure) ;
  • incarnation de la beauté inaccessible (À une Passante) ;
  • allégorie de la sainteté (Le Flambeau vivantFranciscæ meæ laudes) ;
  • ange tutélaire (Hymne)

mais aussi

  • victime de la concupiscence et du mépris masculins (Une Martyre) ;
  • dépourvue d'amour-propre et d'intelligence, « esclave vile, orgueilleuse et stupide », l'homme n'étant, quant à lui, qu'un « tyran goulu, paillard, dur et cupide, / Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout » (Le Voyage) ;
  • magicienne redoutable, telle « la Circé tyrannique aux dangereux parfums » (Le Voyage) ;
  • créature perverse et cruelle à « la griffe et la dent féroce » (Les BijouxCauserie)

et même, selon la plus ancienne éthique judéo-chrétienne :

  • incarnation du démon tentateur (La Destruction) ;
  • principe de mort (Les Métamorphoses du Vampire).

Dans deux poèmes évoquant son enfance (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse et Je n'ai pas oublié, voisine de la ville), Baudelaire s'adresse à sa mère, qu'il aime intensément. On peut rêver aux poèmes qu'elle aurait inspirés s'il lui avait survécu...

Les Fleurs du Mal comportent quatre cycles dédiés à diverses femmes.

Les trois premiers, appartenant tous à la section Spleen et Idéal, consacrent des maîtresses clairement identifiées :

  • la mulâtresse Jeanne Duval36;
  • la demi-mondaine Apollonie Sabatier37, surnommée la Présidente, présentée comme une madone pure et inaccessible ;
  • la comédienne Marie Daubrun38.

Un quatrième et dernier cycle est dédié à d'autres femmes, réelles39 ou imaginaires.

Baudelaire évoque trois femmes des tropiques venues en France, où elles provoquent l'admiration mais regrettent amèrement leur climat natal (voir, infra, le chapitre consacré à l'exotisme).

 

Le chat

 

Baudelaire exploite un thème inédit dans la poésie française : le chat.

Trois poèmes lui sont intégralement consacrés :

  • Le Chat (Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux)assimile le félin à la femme. Son corps souple et ses yeux perçants créent une alliance ambiguë de sensualité fascinante (« [...] ma main s'enivre du plaisir / De palper ton corps électrique ») et d'inquiétant mystère (« Un air subtil, un dangereux parfum / Nagent autour de son corps brun ») ;
  • Le Chat (Dans ma cervelle se promène)ouvre la porte d'une correspondance. Le miaulement et la fourrure de l'animal, perçu comme un être supraterrestre (« Peut-être est-il fée, est-il dieu ? »), conduisent Baudelaire vers l'idéal et l'incitent même à plonger en lui-même avec confiance (d'ordinaire, la contemplation intérieure débouche chez lui sur le dégoût né d'un sentiment de culpabilité) ;
  • Les Chatsapparaissent comme des créatures ambivalentes, séduisant autant les « amoureux fervents » enclins à la « volupté » que les « savants austères » épris de « science ». D'animaux domestiques « frileux » et « sédentaires », ils deviennent messagers de l'au-delà pour se métamorphoser en « grands sphinx allongés au fond des solitudes » endormis « dans un rêve sans fin », auteurs d'une magie mystique.

Trois autres poèmes font allusion au chat, mais seulement comme élément d'un décor. La Géante évoque « comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux ». Dans Confession, « (...) le long des maisons, sous les portes cochères, / Des chats passaient furtivement ». Spleen I met en scène l'animal de compagnie, qui prend toutefois ici un relief particulier comme seul être animé, unique référence personnelle au locuteur et même son probable intermédiaire avec l'au-delà (« Mon chat sur le carreau cherchant une litière / Agite sans repos son corps maigre et galeux »)40.

D'autres félins apparaissent épisodiquement :

  • le tigre (Les BijouxLe Léthé) ;
  • le chat-pard et l'once (variétés de serval et de panthère - Duellum) ;
  • la panthère (Un Voyage à Cythère).

Enfin, la figure du sphinx, être mythique mi-lion mi-homme, apparaît dans trois poèmes : La Beauté (« Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris »), Avec ses vêtements ondoyants et nacrés (célébrant la femme « où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique ») et Spleen II (quand la matière n'est plus qu' « un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux »).

 

Le serpent

 

Le serpent rampe tout au long du recueil. Il s'insinue dans quinze poèmes.

Dans plus de trois quarts des pièces, conformément à la tradition chrétienne, il fait figure d' « insatiable aspic », d'« insupportable vipère » et prend les multiples visages du Mal :

  • le dégoût (Sépulture) ;
  • la colère (Bénédiction) ;
  • l'effroi (L’IrrémédiableLe Revenant) ;
  • la lubricité (La Lune offensée) ;
  • la souffrance (À une MadoneDanse macabre ; Une Martyre ; L'Avertisseur) ;
  • la méchanceté (À une MadoneLes Métamorphoses du Vampire ; La Voix ; L'Avertisseur).

Pourtant, non sans originalité, Baudelaire l'investit aussi de qualités. Il n'ignore pas que chez certains peuples, le serpent symbolise la sagesse et le savoir (Grèce antique), l'énergie vitale (hindouisme), la cohésion de l'univers (mythologie nordique), voire la perfection que résume l'ouroboros. Dans quatre poèmes, le reptile traduit :

  • la souplesse (Avec ses vêtements ondoyants et nacrés) ;
  • l'élégance (Le Serpent qui danse) ;
  • la force (Le Beau Navire) ;
  • la docilité (« Et des jongleurs savants que le serpent caresse » - Le Voyage).

 

Les correspondances

 

Tout au long de son œuvre, Baudelaire établit de mystérieuses correspondances, passerelles jetées entre le réel (le monde d'ici-bas, lieu de contingences matérielles) et l'irréel (l'univers spirituel et, bien souvent, l'au-delà). Il résume leur principe dans un sonnet éponyme, placé au début du recueil et devenu célèbre : Correspondances. L'être humain traverse des « forêts de symboles » qu'il peut et doit déchiffrer, dont les « confuses paroles » recèlent « une ténébreuse et profonde unité » et possèdent « l'expansion des choses infinies ». Les correspondances définissent ces moments privilégiés qui permettent de passer d'un monde à l'autre.

Elles agissent :

  • soit horizontalement, quand les cinq sens physiques fusionnent dans une synesthésie(« O métamorphose mystique / De tous mes sens fondus en un ! / Son haleine fait la musique, / Comme sa voix fait le parfum ! » - Tout entière) ;
  • soit verticalement, entre les sens physiques et un monde parallèleau nôtre - univers platonicien des idées, existences antérieures (le thème du souvenir revient constamment) ou royaume de l'au-delà.

Empreintes de panthéisme et d'animisme, elles traduisent le cheminement moral et spirituel de celui « qui plane sur la vie, et comprend sans effort / Le langage des fleurs et des choses muettes ! » (Élévation). Elles feront date et inspireront de nombreux poètes ultérieurs.

Plusieurs éléments peuvent déclencher une correspondance :

  • le reflet dans un miroir, qui ouvre les portes d'un monde imaginaire ;
  • le souvenir, qui ressuscite un âge d'or ;
  • la beauté physique, inspiratrice d'un amour platonique ;
  • diverses sensations physiologiques (notamment l'olfaction et l'ouïe) qui, formant une synesthésie, composent un univers idéal.

Cependant, tel un train qu'on manque ou prend dans une mauvaise direction, la correspondance n'opère pas systématiquement. Sa magie, devenue alchimie de la douleur, peut même fonctionner à rebours (« D'autres fois, calme plat, grand miroir / De mon désespoir ! » - La Musique). Dans ce cas, non sans masochisme :

  • le reflet dans un miroir suscite la tristesse, voire le dégoût mêlé de remords lorsqu'il s'agit de sa propre image ;
  • le souvenir éveille un regret nostalgique ou ravive des blessures mal cicatrisées ;
  • la beauté physique provoque un désir érotique jamais assouvi, souvent empreint de culpabilité ;
  • les sensations physiologiques deviennent insupportables (les parfums s'affadissent, virent à l'aigre ou au rance et écœurent ; les couleurs se délavent ou aveuglent ; stridents, les sons agressent).

 

La foi religieuse

 

Plus de cinquante poèmes (soit un tiers) comportent des éléments religieux. La foi chrétienne marque tout le recueil. Des termes comme « sang chrétien » (La Muse malade) ou « bon chrétien » (Sépulture) traduisent l'enracinement de Baudelaire dans l'éducation spirituelle de son enfance. On peut rappeler que sa grand-mère paternelle s'appelait Marie-Charlotte Dieu...

Dieu est cité une bonne quinzaine de fois (J'aime le souvenir de ces époques nues ; Hymne à la beauté ; Les Ténèbres ; L'Horloge ; Les Petites Vieilles ; La Destruction ; L'Âme du vin ; Le Vin des chiffonniers ; Le Vin de l'assassin ; Le Vin du solitaire ; Lesbos ; Le Reniement de Saint-Pierre ; Abel et Caïn ; Le Voyage ; Le Gouffre ; Le Rebelle). À quatre reprises (Bénédiction ; Les Phares ; Un voyage à Cythère ; L'Imprévu), Baudelaire s'adresse à lui.

L'Ancien Testament vit à travers :

Jésus-Christ apparaît sept fois (Les Phares ; Le Mauvais Moine ; Châtiment de l'orgueil ; Le Reniement de Saint-Pierre ; Le Couvercle ; L'Examen de Minuit ; Le Rebelle).

La Vierge Marie est prise pour cible dans À une Madone et Les Petites Vieilles.

Trois saints (Pierre - Le Reniement de Saint-PierreAntoine - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte et Lazare - Le Flacon), les Apôtres (Le Voyage) mais aussi Judas (Les Sept Vieillards), qui trahit Jésus et provoqua sa mort, imposent leur présence.

La figure de l'Ange surgit dès le premier poème (Bénédiction), qui énumère trois des neuf chœurs de la hiérarchie céleste : les trônes, les vertus et les dominations. Elle plane régulièrement, bienveillante et tutélaire (Bénédiction ; Avec ses vêtements ondoyants et nacrés ; Je te donne ces vers afin que si mon nom ; Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire ; Le Flambeau vivant ; Réversibilité ; L'Aube spirituelle ; L'Irrémédiable ; Chanson d'après-midi ; Le Vin des amants ; Les Métamorphoses du Vampire ; Le Reniement de Saint-Pierre ; La Mort des amants ; La Mort des pauvres ; Hymne ; L'Imprévu ; La Rançon ; Le Rebelle) mais parfois perverse ou hostile (Les Bijoux ; Le Flacon ; Le Revenant ; Une Martyre ; Le Voyage).

Le Diable rôde et s'agite constamment (Au Lecteur ; Tout entière ; L'Irréparable ; Le Tonneau de la haine ; Hymne à la beauté ; Les Petites Vieilles ; Le Vin de l'assassin ; La Destruction ; Le Monstre ou le Paranymphe d'une Nymphe macabre ; Épigraphe pour un livre condamné). Baudelaire l'invoque deux fois (Le Possédé ; Les Litanies de Satan).

Dénoncé dès le premier vers du prologue (Au Lecteur), le péché grève lourdement la conscience (Le Voyage ; L'Imprévu).

L'Enfer rougeoie de feux obsédants (Bénédiction ; Le Jeu ; Hymne à la beauté ; Duellum ; Horreur sympathique ; Femmes damnées - Delphine et Hippolyte ; Femmes damnées (Comme un bétail pensif sur le sable couchées) ; Les Deux Bonnes Sœurs ; Allégorie ; Le Voyage ; Madrigal triste).

 

À l'évidence, Baudelaire - fils d'un prêtre défroqué - s'exprime en chrétien qui accepte, voire réclame la souffrance en rémission de ses péchés (Les Phares ; L'Imprévu). Mais si le mystique Harmonie du soir vibre des couleurs suaves d'une image de communion, certaines pièces, d'une rare virulence, traduisent l'irrévérence (Châtiment de l'orgueil), la provocation (À une Madone), le blasphème (Le Reniement de Saint-Pierre ; Abel et Caïn) et même l'apostasie (Les Litanies de Satan). Dans Le Rêve d'un curieux où, « enfant avide du spectacle », il met en scène sa propre mort de façon saisissante, Baudelaire suggère même une « vérité froide » et « sans surprise » : « la toile était levée et j'attendais encore »... Affronté avec un « désir mêlé d'horreur », l'au-delà ne présente rien d'autre que les contours imprécis - et décevants - d'une « terrible aurore ».

Dans l'un de ses projets de préface, Baudelaire se prétend « porté à la dévotion comme une communiante ». Des doutes planent sur cette assertion. Le Voyagerésume ses sentiments religieux. Si une scrupuleuse conscience lui inspire le dégoût sincère du « spectacle ennuyeux de l'immortel péché », sa sensibilité exacerbée suscite par contre l'incompréhension - pour ne pas dire le rejet - des desseins divins. De plus, sa liberté d'esprit, héritée d'un père né au siècle des Lumières et imprégné de rationalisme, le rend sceptique face aux « religions (...), toutes escaladant le ciel », voire critique à l'égard de « la sainteté (...) dans les clous et le crin cherchant la volupté ».

Comme indiqué au chapitre précédent, sa conviction d'une transcendance se nourrit de panthéisme et d'animisme, thèses que le christianisme tient pour hérétiques. Imprégnées de références religieuses héritées de l'enfance, Les Fleurs du Mal n'en sont pas pour autant l'œuvre d'un chrétien exemplaire, tant s'en faut ! Deux siècles auparavant, l'auteur et son livre auraient été condamnés au bûcher.

 

Le souvenir

 

Les impressions de l'écorché vif qu'est Baudelaire s'impriment en lui comme sur une toile et l'emplissent des souvenirs accumulés (« J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans » - Spleen II). « Du souvenir », il « cueille la fleur exquise » (Le Parfum).

Trois poèmes évoquent son enfance (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse ; Je n'ai pas oublié, voisine de la ville ; La Voix). Les deux premiers s'adressent à sa mère, qu'il aime profondément mais dont le remariage avec un officier autoritaire l'a durablement blessé.

Ses jours heureux de jadis (Le Balcon), voire d'existences passées issues d'une croyance en la réincarnation (La Vie antérieure), lui laissent un regret ineffable.

Comme indiqué infra au chapitre consacré à la mer, son voyage pour les Indes de 1841, bien qu'écourté par un naufrage, lui laissera des souvenirs intenses - visuels, olfactifs, auditifs - qui alimenteront constamment son inspiration.

Au-delà du ressenti personnel, le passé de l'humanité se pare des charmes d'un âge d'or suscitant une profonde nostalgie (J'aime le souvenir de ces époques nues ; La Géante).

Mais cette faculté de réminiscence s'avère équivoque : elle peut se figer dans l'attente (Le Balcon), raviver une plaie mal cicatrisée (La Vie antérieure) ou - plus rarement - susciter l'extase (Harmonie du soir).

 

Le miroir

 

Baudelaire use d'un thème récurrent dont il faut souligner l'originalité et la nouveauté : le miroir.

Pas moins de dix-huit poèmes évoquent un jeu de reflet. Il peut s'agir :

Provoquant une obsédante dualité, le miroir montre une apparence dont Baudelaire n'est pas dupe. Curieux jusqu'à l'angoisse, il cherche à en percer le mystère et à voir au-delà. Le résultat s'avère mitigé : au moins huit poèmes débouchent sur le spleen quand sept provoquent une correspondance qui conduit à l'idéal.

 

Le parfum

 

D'une nature sensitive, Baudelaire est particulièrement réceptif aux impressions provenant du monde extérieur. Dans cet univers des sens, autant - voire plus - que les couleurs ou les sons (avec lesquels il peut toutefois se combiner, comme l'exprime le sonnet Correspondances), le parfum joue un rôle capital.

Il émane de sources diverses :

 

Le son

 

Baudelaire s'avère très sensible aux sons, qui résonnent dans une soixantaine de poèmes - soit plus du tiers.

Il est mélomane - on sait sa passion pour les opéras de Richard Wagner. La musique symphonique allemande, riche en bois et en cuivres, recueille manifestement ses préférences. Dans Les Phares, « des fanfares étranges / Passent, comme un soupir étouffé de Weber ». Par contre, la musique de piano semble le laisser indifférent, cet instrument n'étant pas cité une seule fois. Des virtuoses contemporains aussi éminents que Frédéric Chopin ou Franz Liszt n'appartiennent pas à son univers sonore. De même, l'immense succès des deux principaux compositeurs d'opéras de la première moitié du xixe siècle, Gioachino Rossini et Giacomo Meyerbeer, n'éveille chez lui aucun écho.

Comme précisé au chapitre suivant, son voyage en mer de 1841 lui laisse des souvenirs intenses où divers sons résonnent durablement.

 

La mer

 

Une quarantaine de pièces font allusion à la mer, qui miroite explicitement dans au moins dix-huit poèmes.

L' « océan où la splendeur éclate » (Mœsta et errabunda) fascine Baudelaire. Il reste marqué à jamais par le long voyage où, pensant l'assagir, son beau-père le fait embarquer en juin 1841 - il a vingt ans. Parti de Bordeaux pour Calcutta, le Paquebot de Mers du Sud fait naufrage en septembre à l'île Maurice et à la Réunion. Charles poursuit-il sa course jusqu'en Inde ? Il est rapatrié dans des circonstances imprécises. Durant ce périple qu'il déteste, maussade, il ne se mêle pas à l'équipage. Mais il enregistre un univers de sensations durables - couleurs, odeurs et sons - où son inspiration ne cessera de puiser.

L'image hypnotique du soleil rayonnant sur l'océan revient à quatre reprises (La Vie antérieure ; Le Balcon ; Chant d'automne ; Le Voyage).

 

L'exotisme

 

Un certain nombre de poèmes sont empreints d'exotisme.

Introspectif enclin aux aventures intérieures, Baudelaire est avant tout un voyageur en chambre. Certes, il se souvient de son périple maritime de 1841 mentionné au chapitre précédent. Mais par la suite, il s'inspirera surtout de peintures, comme dans L'Invitation au voyage où il évoque les Pays-Bas - notamment Johannes VermeerPierre Paul Rubens Rembrandt et Jan van Eyck.

 

Dans trois poèmes, Baudelaire fait venir des femmes des tropiques jusqu'en France. Là, si elles suscitent admiration et amour (À une dame créole), elles éprouvent surtout le mal du pays dû aux rigueurs climatiques comme à l'âpreté humaine. Baudelaire résume leur désillusion en reprenant deux fois, mot pour mot, l'image suggestive des « cocotiers absents ». Il exprime une compassion touchante (voir, infra, le chapitre sur l'empathie), rare à son époque, pour ces êtres déracinés :

  • qui regrettent amèrement leur paradis perdu (« Je pense à la négresse41, amaigrie et phthisique, / Piétinant dans la boue, et cherchant, l'œil hagard, / Les cocotiers absents de la superbe Afrique / Derrière la muraille immense du brouillard » - Le Cygne) ;
  • que leur séjour en France réduit à toutes les misères (« Pourquoi, heureuse enfant, veux-tu voir notre France, / Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, / Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, / Faire de grands adieux à tes chers tamarins ? / Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, / Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, / Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, / Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, / Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges / Et vendre le parfum de tes charmes étranges, / L'œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, / Des cocotiers absents les fantômes épars ! » - À une Malabaraise).

 

La ville

 

L'édition de 1861 comporte une section nouvelle intitulée Tableaux parisiens. Une fois passé le choc de la condamnation pénale de 1857, Baudelaire a tenté de remplacer les 6 pièces censurées. Cette nécessité imprévue a-t-elle dopé son inspiration ? Lui a-t-elle offert l'occasion d'exprimer le meilleur de lui-même ? Dans les Tableaux parisiens, il place l'être humain au centre de sa création. Comme observé supra, plusieurs poèmes qui célèbrent la Capitale n'appartiennent pas à cette section. Cadre d'élection où il aura passé toute son existence, Paris fascine Baudelaire.

Ce thème de la ville apparaît comme inédit. La poésie contemporaine reste imprégnée d'un romantisme où, dans la foulée de Jean-Jacques Rousseau, la Natureconsolatrice, miroir des états d'âme, joue un rôle essentiel.

Si ses intuitions panthéistes, résumées par le sonnet Correspondances, conduisent Baudelaire à assimiler au principe divin une Nature dont il reconnaît la grandeur, perçoit les forces et cherche même à percer le secret, pour autant il ne s'y complaît pas. Les créations humaines, artificielles par essence, le séduisent bien davantage. En célébrant la ville, il ouvre une voie nouvelle.

 

Le poète

 

Une vingtaine de pièces évoquent le poète.

Sa vocation s'affirme de plusieurs façons. Baudelaire le montre :

  • suscité par Dieu pour chanter la souffrance, rédemptrice selon la théologie chrétienne (Bénédiction) ;
  • puissant comme un astre (Le Soleil) ;
  • désireux d'évoquer l'âge d'or(J'aime le souvenir de ces époques nues) ;
  • dépositaire de secrets ineffables (Tristesses de la lune) ;
  • pieux (Tristesses de la luneLe Vin du solitaire) ;
  • amoureux de la Femme (Je te donne ces vers afin que si mon nomÀ Celle qui est trop gaie) ;
  • complice d'une nuit qui l'apaise (La Fin de la journée) ;
  • friand d'exotisme (À une dame créole) ;
  • zélé au point de « buter du front sur son travail » (La Lune offensée) ;
  • fasciné par la beauté (La Beauté) ;
  • ouvert au mystère de l'au-delà « car le tombeau toujours comprendra le poète » (Remords posthume).

De façon moins positive, il apparaît :

  • captif d'un monde auquel il ne peut s'adapter (L'AlbatrosLe Vin des chiffonniers ; Sur « Le Tasse en prison » d'Eugène Delacroix) ;
  • errant telle une âme en peine (Spleen I) ;
  • solitaire, « sinistre, ennemi des familles » (Les Deux Bonnes Sœurs) ;
  • chétif et besogneux (À une Mendiante rousse) ;
  • impuissant (Le Jeu) ;
  • dévoyé (L'Examen de minuit).

Baudelaire cite trois de ses prédécesseurs. Mais tous du xvie siècle : BelleauRonsard et Le Tasse, ils appartiennent à un passé révolu.

Il affirme la mission impartie au poète. Mais celle-ci doit rester circonscrite au domaine de l'art. Son dandysme lui impose le détachement. Cette règle s'exprime sans ambages dans Paysage : « l'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre, / Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ».

 

L'empathie

 

De tout ce qui précède, Baudelaire apparaît comme un homme tourmenté, obsédé par le mal et hanté par la mort. Son hypersensibilité et sa lucidité l'inclinent à la misanthropie. Pourtant, son exigence morale et sa soif spirituelle l'incitent à restaurer, par le biais d'ineffables correspondances, un monde idéal où règnent le Beau et le Bon.

Bien que peu mise en évidence par la critique, l'empathie de Baudelaire envers ceux qui souffrent apparaît en filigrane tout au long de son œuvre. Elle s'explique certes par son éducation chrétienne qui lui a enseigné le devoir de charité, mais sans doute aussi par un tempérament bien meilleur que ce qu'il laisse croire (ainsi, c'est en la défendant contre des ivrognes qui la tourmentaient qu'il aurait rencontré Jeanne Duval un soir de 1842)42. Évitant toute sensiblerie, elle vise :

  • la détresse morale (RéversibilitéLe Crépuscule du soir ; Le Reniement de Saint-Pierre ; Abel et Caïn) ;
  • la souffrance physique :
    • du travailleur manuel exténué (Le Crépuscule du soirL’Âme du vin ; Le Vin des chiffonniers) ;
    • de la femme qui accouche (Le Crépuscule du matin) ;
    • du malade (Réversibilité) ;
    • de l'agonisant (L'IrréparableLa Cloche fêlée ; Le Crépuscule du soir ; Le Crépuscule du matin).

Avec une sollicitude non exempte de tendresse, elle se penche sur le sort des plus humbles :

  • faible qu'on afflige et méprise (L'Examen de minuit) ;
  • orphelins, naufragés, captifs, vaincus... et bien d'autres ! (Le Cygne) ;
  • « gens pauvres et nus » (Le Crépuscule du matinLa Mort des pauvres) ;
  • femmes victimes de la débauche, active ou subie (ConfessionUne Martyre ; Lesbos ; Femmes damnées (Comme un bétail pensif sur le sable couchées)) ;
  • gens âgés devenus débiles (RéversibilitéLe Vin des chiffonniers ; Les Petites Vieilles) ;
  • immigrées qu'accablent la nostalgie, les rigueurs climatiques et le racisme, comme évoqué supraà propos de l'exotisme (Le Cygne ; À une Malabaraise).

La compassion de Baudelaire s'étend même :

  • à l'animal qu'on maltraite (L'Albatros) ;
  • à Jésus humilié et supplicié (Le Reniement de Saint-Pierre) ;
  • aux morts qu'on oublie (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse).

 

Aspects formels

 

Modernité

 

Baudelaire rajeunit la structure du vers. Pour en rompre la monotonie, il utilise régulièrement des procédés que les poètes classiques ne s'autorisent qu'exceptionnellement.

Enjambement, rejet et contre-rejet

 

l s'affranchit du mécanisme accablant de la métrique par :

  • l'enjambement- ici d'autant plus hardi qu'il englobe deux strophes :

« Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, / Qui chantent : Par ici ! vous qui voulez manger // Le lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange / Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim » (Le Voyage) ;

« Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut / De l'armure, ta honte égalerait ta gloire » (Châtiment de l'orgueil) ;

« Voilà le souvenir enivrant qui voltige / Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige / Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains / Vers un gouffre obscurci de miasmes humains » (Le Flacon) ;

« Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique / Qu'ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil / Rougit, mais n'éteint pas leur flamme fantastique » (Le Flambeau vivant).

 

Restructuration de l'alexandrin

 

Il rompt avec les conventions de l'alexandrin.

Il ose répartir deux hémistiches sur des sections successives. Audace suprême, ces hémistiches constituent, à eux seuls, trois sections successives : 
« III Dites, qu'avez-vous vu ? IV "Nous avons vu des astres (...)" - V Et puis, et puis encore ? VI "O cerveaux enfantins ! (...)" » (Le Voyage).

Comme Victor Hugo, il pratique l'alexandrin trimètre, à trois coupes égales : 
« L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit » (J'aime le souvenir de ces époques nues) ; 
« À la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère » (Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire) ; 
« Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large » (Le Beau Navire) ; 
« Et dites-moi s'il est encor quelque torture » (Le Mort joyeux) ; 
« Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve » (Le Cygne - Premier vers d'un poème précisément dédié à Victor Hugo) ; 
« Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier » (Les Petites Vieilles) ; 
« En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire » (Danse macabre) ; 
« Et cependant je sens ma bouche aller vers toi » (Femmes damnées - Delphine et Hippolyte) ; 
« Mais le damné répond toujours : "Je ne veux pas" » (Le Rebelle).

Il s'enhardit à des articulations théoriquement proscrites, qui éludent la césure à l'hémistiche : 
2/3/4/3 « L'horloge, à son tour, dit à voix basse : "il est mûr" » (L'Imprévu) ; 
2/3/7 « Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes » (Au Lecteur) ; 
2/6/4 « D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns » (Le Voyage) ; 
3/5/4 « Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici » (Recueillement) ; 
3/6/3 « - Si ce n'est, par un soir sans lune, deux à deux » (Brumes et pluies) ; 
3/9 « Et des flots. Nous avons vu des sables aussi » (Le Voyage) ; 
4/3/5 « Dans quel philtre ? - dans quel vin ? - dans quelle tisane ? » (L'Irréparable) ; 
4/5/3 « Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or » (Le Flacon) ; 
4/8 « Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace » (Danse macabre) ; 
5/4/3 « Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris » (Au Lecteur) ; 
5/7 « Les jambes en l'air, comme une femme lubrique » (Une charogne) ; 
7/5 « Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés » (Ciel brouillé - particulièrement novatrice, cette coupe préfigure Arthur Rimbaud) ; 
8/4 « Comme un homme monté trop haut, pris de panique » (Châtiment de l'orgueil) ; 
9/3 « Quelle est cette île triste et noire ? - C'est Cythère » (Un Voyage à Cythère).

 

Rénovation du sonnet

 

Il assouplit et enrichit la forme rigide du sonnet, héritage vieux de trois siècles (voir infra, à propos du genre des poèmes). Il se libère du carcan que constituent :

  • la limitation à quatre rimes pour quatorze vers, qui bride son inspiration et limite son expression ;
  • la disposition figée des rimes, en substituant des rimes croisées aux rimes embrassées ;
  • la stricte alternance des rimes masculines et féminines.

En outre, il explore deux variantes rarement pratiquées :

  • un sonnet polaire, où les quatrains encadrent les tercets(L'Avertisseur) ;
  • un sonnet inversé, où les tercets précèdent les quatrains (Bien loin d'ici).

 

Hardiesse du langage

 

Baudelaire manie un langage recherché et même savant : les souvenirs de ses humanités abondent, à travers de constantes références à l'antiquité gréco-romaine.

Mais passant outre la réprobation - mêlée de raillerie - des puristes contemporains, il n'hésite pas à utiliser des tournures du parler quotidien (« Et comme qui diraitdes beautés de langueur » - J'aime le souvenir de ces époques nues ; « Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage » - Le Guignon ; « Causent sinistrement » - Spleen I). Bien plus, il ose s'affranchir d'une règle grammaticale en accordant au masculin, au lieu du féminin, le mot amour utilisé au pluriel (« leurs amours défunts » - Spleen I).

En cela, il affirme sa modernité.

 

Pouvoir des images

 

Fils d'un dessinateur amateur habile, Baudelaire nourrit une passion pour la peinture. On connaît la pénétrante perspicacité de ses critiques d'art. Son aptitude à concevoir des représentations mentales n'offre donc rien de surprenant. Peintre d'idées, il invente des images suggestives qui s'impriment durablement dans l'esprit du lecteur. L'ajout d'un simple adjectif lui suffit à transfigurer une expression courante en la teintant d'une couleur irréelle (« Le soleil se couchant sur la mer violette » - Le Voyage).

Densité

 

Profonde et condensée, encline aux interrogations philosophiques, la pensée de Baudelaire s'exprime avec densité.

Elle possède un pouvoir incantatoire dont Stéphane Mallarmé s'inspirera.

D'un perfectionnisme scrupuleux, le poète se corrige beaucoup, y compris sur les épreuves d'imprimerie43.