Le mariage de Figaro, commentaires

 

Extrait n° 1 : les mésaventures du comte et de Chérubin

 

Scène IX

Le Comte et Chérubin cachés, Suzanne, Bazile. (…)

Bazile : A moins qu'il ne l'ait composée pour madame! En effet, quand il sert à table, on dit qu'il la regarde avec des yeux!... Mais, peste, qu'il ne s'y joue pas! Monseigneur est brutal sur l'article.

Suzanne, outrée. Et vous bien scélérat, d'aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrâce de son maître.

Bazile : L'ai-je inventé? Je le dis, parce que tout le monde en parle.

Le Comte se lève. Comment, tout le monde en parle!

Suzanne : Ah, Ciel!

Bazile : Ha! ha!

Le Comte : Courez, Bazile, et qu'on le chasse.

Bazile : Ah! que je suis fâché d'être entré!

Suzanne, troublée. Mon Dieu! Mon Dieu!

Le Comte, à Bazile. Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.

Suzanne le repousse vivement. Je ne veux pas m'asseoir. Entrer ainsi librement, c'est indigne!

Le Comte : Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n'y a plus le moindre danger!

Bazile : Moi je suis désolé de m'être égayé sur le page, puisque vous l'entendiez. je n'en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments; car au fond...

Le Comte : Cinquante pistoles, un cheval, et qu'on le renvoie à ses parents.

Bazile : Monseigneur, pour un badinage?

Le Comte : Un petit libertin que j'ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.

Bazile : Avec Fanchette?

Le Comte : Et dans sa chambre.

Suzanne, outrée. Où Monseigneur avait sans doute affaire aussi!

Le Comte, gaiement. J'en aime assez la remarque.

Bazile : Elle est d'un bon augure.

Le Comte, gaiement. Mais non; j'allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m'ouvrir; ta cousine a l'air empêtré; je prends un soupçon, je lui parle, et tout en causant j'examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de portemanteau, de je ne sais pas quoi, lui couvrait des hardes; sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau (pour imiter le geste, il lève la robe du fauteuil), et je vois... (Il aperçoit le page.) Ah!...

Bazile : Ha! ha!

Le Comte : Ce tour-ci vaut l'autre.

Bazile : Encore mieux.

Le Comte, à Suzanne. A merveille, mademoiselle! à peine fiancée, vous faites de ces apprêts? C'était pour recevoir mon page que vous désiriez d'être seule? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu'un homme que j'estime et que j'aime, soit victime une pareille tromperie. Était-il avec vous, Bazile?

Suzanne, outrée. Il n'y a ni tromperie ni victime; il était là lorsque vous me parliez.

Le Comte, emporté. Puisses-tu mentir en le disant! Son plus cruel ennemi n'oserait lui souhaiter ce malheur.

Suzanne : Il me priait d'engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l'a si fort troublé, qu'il s'est masqué de ce fauteuil.

Le Comte, en colère: Ruse d'enfer! Je m'y suis assis en entrant.

Chérubin : Hélas! Monseigneur, j'étais tremblant derrière.

Le Comte : Autre fourberie! Je viens de m'y placer moi-même.

Chérubin : Pardon; mais c'est alors que je me suis blotti dedans.

Le Comte, plus outré. C'est donc une couleuvre que ce petit... serpent-là! Il nous écoutait!

Chérubin : Au contraire, Monseigneur, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne rien entendre.

Le Comte : O perfidie! (A Suzanne.) Tu n'épouseras pas Figaro.

Bazile : Contenez-vous, on vient.

Le Comte, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds. Il resterait là devant toute la terre!

 

Situation du passage :

Suzanne était seule dans sa chambre ; arrive Chérubin ; arrive ensuite le comte, et Chérubin se cache derrière un fauteuil ; entre ensuite Bazile, le comte se cache à son tour derrière le fauteuil, et Chérubin se met dans le fauteuil, sous des vêtements.

 

Vocabulaire :

Monseigneur est brutal sur l'article : le comte est extrêmement jaloux, il peut devenir violent.

Elle est saisie : elle s’évanouit

m'être égayé sur : m’être moqué de

page : jeune homme au service d’un personnage important

pénétrer ses sentiments : essayer de savoir ce qu’elle pense

pistoles : monnaie en or de l’époque, de 6,7 g, valant deux écus (1 g d’or égale 34 €)

badinage : plaisanterie

libertin : individu qui court après les femmes

Elle est d'un bon augure : la plaisanterie commence bien, et annonce une suite savoureuse

hardes : vieux vêtements

vous faites de ces apprêts : vous vous préparez de façon curieuse au mariage

votre marraine : la comtesse est la marraine de Chérubin

camériste : femme de chambre

fourberie : ruse, tromperie

perfidie : trahison

 

Axes d’étude :

I - le comique

Les différentes sortes de comique : de situation, de gestes, de mots, de caractères.

Le comique de situation :

  • Le fait que 3 hommes se trouvent dans la même chambre d’une jeune fille où ils n’ont rien à faire.
  • Suzanne et Chérubin comprennent ce qu’il se passe, le comte ne sait pas que Chérubin est là, Basile ne sait pas que le comte est là.
  • Le spectateur sait tout, et s’amuse de l’ignorance des autres.
  • Chérubin a réussi à rester caché et à surprendre le comte : il sait maintenant que le comte veut tromper la comtesse (et Figaro).

Le comique de gestes :

  • 2 personnages sont cachés
  • Le comte sort brutalement
  • En mimant la scène chez Fanchette, il découvre Chérubin
  • Suzanne bondit quand on veut l’asseoir dans le fauteuil

Le comique de mots :

  • La plaisanterie du comte, et le commentaire de Basile
  • Chérubin s’enfonce en voulant s’excuser
  • L’allusion à une possibilité de viol de la part du comte

Le comique de caractères :

  • Il y a un personnage sérieux qui mène l’action : Suzanne
  • Basile, c’est le gaffeur, qui parle trop sans mesurer ce qu’il dit et doit essayer de se rattraper ensuite
  • Chérubin est un malheureux piégé, victime de son audace, et qui risque d’être gravement puni
  • Le comte n’arrête pas de se contredire, en condamnant Chérubin qui l’imite ; il est toujours précédé par Chérubin qui a été plus rapide ; il est comique par sa franchise brutale, quand il va jusqu’à dire qu’il aurait pu violer Suzanne, ce qui n’est une plaisanterie qu’à moitié, puisqu’il la fait chanter ; il l’est aussi par ses mensonges, quand il affirme que c’était le jardinier qu’il allait voir ; à la fin de la scène, il est ridicule, c’est le dindon de la farce.

 

II - le portrait du comte et la critique du pouvoir

Le comte n’est pas seulement comique, loin de là.

A – la menace de viol est à prendre au sérieux ; le comte a les moyens d’exécuter ses menaces. Le comte est d’autant plus terrifiant que ce genre de choses le fait rire. Le comique est à double sens.

En particulier dans le domaine sexuel, le comte agit comme s’il avait tous les droits ; c’est un prédateur ; il veut faire chanter Suzanne, et sa plaisanterie sur le viol contient une menace véritable.  Beaumarchais critique ici le libertinage de l’aristocratie.

(Le libertinage consiste d’abord en la revendication de la liberté sexuelle ; comme le mariage est un sacrement, le libertinage consiste aussi à revendiquer la liberté de penser en-dehors du cadre de la religion ; cela peut aller jusqu’à une forme de perversité, comme dans les Liaisons dangereuses de Laclos.)

le comte n’a aucun respect pour sa femme, ni pour les règles de morale, qui ne semblent pas le concerner. Par contre, avec les autres, Chérubin en particulier, il est d’une sévérité impitoyable.

B – Il est extrêmement arrogant : le comte abuse du fait qu’il a le pouvoir – normalement pour faire respecter la justice – pour s’arroger un certain nombre de droits, en toute illégalité.

De plus, il a un caractère violent, agressif, il s’emporte facilement, et se contrôle assez mal. Il est imprévisible : il passe facilement de la plaisanterie à la menace et à la colère.

Le comte est brutal, comme le remarque Basile au début de la scène ; il est d’autant plus à redouter qu’il ne risque rien, puisque c’est lui qui exerce la justice sur son domaine.

C – Beaumarchais s’en prend ici à l’ensemble du fonctionnement de l’aristocratie ; le comte est d’autant plus redoutable qu’il est le juge ; si on veut se plaindre c’est à lui qu’il faut s’adresser. Il n’y a donc aucun recours. Il cumule les pouvoirs : police, armée, justice, + le pouvoir économique.

L’injustice du comte atteint un sommet l. 42-43, quand il profère quasiment une menace de mort contre Chérubin qui n’est coupable que d’avoir entendu le comte.

Le comte est à l’image du pouvoir royal, qui est absolu ; Beaumarchais met en scène, pour le ridiculiser, un seigneur qui abuse de son pouvoir sur ses domestiques, mais sera finalement vaincu par la ruse du peuple.

 

Conclusion 

le comte est à la fois comique et terrifiant ; terrifiant par sa violence et l’étendue de ses pouvoirs, mais comique par sa sottise personnelle. Il veut se montrer fort, mais il est plus faible qu’il ne le pense, et les domestiques vont apprendre à ruser avec lui.

le comte est à l’image des nobles de l’époque ; il est représentatif du régime dans son ensemble. Il n’est pas seulement un « caractère » original ; à travers lui, Beaumarchais s’attaque au fonctionnement de tout le régime.

(Le comte a ici pour modèle un comte avec lequel Beaumarchais avait été en procès pour une histoire de terre. Beaumarchais a évidemment perdu tous ses procès, mais il en a fait un compte-rendu plein d’humour qui a séduit le comte, lequel est ensuite devenu ami avec lui, et lui a rendu ses terres.)


 

Extrait n° 2 : dispute entre le comte et la comtesse

 

Scène XVI

Le Comte, La Comtesse rentrent dans la chambre.

Le Comte, une pince à la main qu'il jette sur le fauteuil. Tout est bien comme je l'ai laissé. Madame, en m'exposant à briser cette porte, réfléchissez aux suites: encore une fois, voulez-vous l'ouvrir?

La Comtesse : Eh! monsieur, quelle horrible humeur peut altérer ainsi les égards entre deux époux? Si l'amour vous dominait au point de vous inspirer ces fureurs, malgré leur déraison, je les excuserais; j'oublierais peut-être, en faveur du motif, ce qu'elles ont d'offensant pour moi. Mais la seule vanité peut-elle jeter dans cet excès un galant homme?

Le Comte : Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte; ou je vais à l'instant...

La Comtesse, au-devant. Arrêtez, monsieur, je vous prie! Me croyez-vous capable de manquer à ce que je me dois?

Le Comte : Tout ce qu'il vous plaira, madame; mais je verrai qui est dans ce cabinet.

La Comtesse, effrayée. Hé bien, monsieur, vous le verrez. Ecoutez-moi... tranquillement.

Le Comte : Ce n'est donc pas Suzanne?

La Comtesse, timidement. Au moins n'est-ce pas non plus une personne... dont vous deviez rien redouter... Nous disposions une plaisanterie... bien innocente, en vérité, pour ce soir; et je vous jure...

Le Comte : Et vous me jurez?...

La Comtesse : Que nous n'avions pas plus dessein de vous offenser l'un que l'autre.

Le Comte, vite. L'un que l'autre? C'est un homme.

La Comtesse : Un enfant, monsieur.

Le Comte : Hé! qui donc?

La Comtesse : A peine osé-je le nommer!

Le Comte, furieux. Je le tuerai.

La Comtesse : Grands dieux!

Le Comte : Parlez donc!

La Comtesse : Ce jeune... Chérubin...

Le Comte : Chérubin! l'insolent! Voilà mes soupçons et le billet expliqués.

La Comtesse, joignant les mains. Ah! monsieur! gardez de penser...

Le Comte, frappant du pied, à part. Je trouverai partout ce maudit page! (Haut.) Allons, madame, ouvrez; je sais tout maintenant. Vous n'auriez pas été si émue, en le congédiant ce matin; il serait parti quand je l'ai ordonné; vous n'auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne, il ne se serait pas si soigneusement caché, s'il n'y avait rien de criminel.

La Comtesse : Il a craint de vous irriter en se montrant.

Le Comte, hors de lui, crie au cabinet. Sors donc, petit malheureux!

La Comtesse le prend à bras-le-corps, en l'éloignant. Ah! monsieur, monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N'en croyez pas un injuste soupçon, de grâce! et que le désordre où vous l'allez trouver...

Le Comte : Du désordre!

La Comtesse : Hélas, oui! Prêt à s'habiller en femme, une coiffure à moi sur la tête, en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus: il allait essayer...

Le Comte : Et vous vouliez garder votre chambre! Indigne épouse! ah! vous la garderez... longtemps; mais il faut avant que j'en chasse un insolent, de manière à ne plus le rencontrer nulle part.

La Comtesse, se jette à genoux, les bras élevés. Monsieur le Comte, épargnez un enfant; je ne me consolerais pas d'avoir causé...

Le Comte : Vos frayeurs aggravent son crime.

La Comtesse : Il n'est pas coupable, il partait: c'est moi qui l'ai fait appeler.

Le Comte, furieux. Levez-vous. Otez-vous... Tu es bien audacieuse d'oser me parler pour un autre!

La Comtesse : Eh bien! je m'ôterai, monsieur, je me lèverai; je vous remettrai même la clef du cabinet: mais, au nom de votre amour...

Le Comte : De mon amour, perfide!

La Comtesse se lève et lui présente la clef. Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal; et puisse, après, tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas...

Le Comte, prenant la clef. Je n'écoute plus rien.

La Comtesse se jette sur une bergère, un mouchoir sur les yeux. O ciel! il va périr!

Le Comte ouvre la porte et recule. C'est Suzanne!

 

I – la tonalité du passage, qui oscille entre comédie et drame

A – aspect comique

La scène est comique du point de vue du spectateur qui sait que Chérubin s’est sauvé, et que c’est Suzanne qui se trouve dans la salle de bain.

Est comique pour le spectateur la panique de la comtesse, comme la colère du comte, dont on sait qu’elle va tomber à plat.

Relève aussi du comique ce drame « petit bourgeois » du mari trompé qui veut défoncer la porte.

B – aspect dramatique

Les 2 personnages ignorent que Suzanne est dans la salle de bain. La situation est donc terrible pour la comtesse, qui a de quoi sombrer dans le désespoir. Elle évolue beaucoup au cours de la scène : au départ, elle pense pouvoir raisonner le comte, mais devant la fureur de celui-ci, elle pense que la situation est perdue ; les menaces de mort contre Chérubin sont à prendre au sérieux, de même que la menace d’enfermer la comtesse à vie dans sa chambre.

Le comte lui-même se laisse aller à son penchant pour la violence et la jalousie. Il ne se maîtrise plus, n’écoute rien, et devient fou furieux.

C – le mélange des registres

Dans la tragédie classique, les personnages sont de très haut rang, alors que dans la comédie, on a affaire à des petits bourgeois et des gens du peuple. Cette scène tient des deux : le comte est assez puissant pour provoquer une tragédie, mais il ressemble à un petit bourgeois jaloux, buté, et ridicule. Beaumarchais ramène ainsi le pouvoir de la noblesse à un petit drame bourgeois, grotesque et ridicule.

 

II – la caricature de Louis XVI

A – le symbole de la tenaille

En principe, le travail artisanal est considéré comme contraire aux activités de la noblesse, qui n’accepte que le métier des armes et le service du Roi. Un noble qui a besoin de travailler pour vivre perd automatiquement sa noblesse. Mais Rousseau, dans L’Emile, conseille aux nobles d’apprendre un vrai métier pour pouvoir survivre à l’étranger en cas de révolution et d’exil. La mode se répand, et quantité de nobles apprennent des métiers. Louis XVI lui-même se met à la serrurerie. Le comte qui prétend forcer une serrure avec une tenaille est donc une caricature de Louis XVI en personne ; tous les gens qui fréquentent Versailles le reconnaissent à ce signe.

De plus, Louis XVI a eu de graves difficultés de couple avec Marie-Antoinette, et des bruits courent sur le fait qu’elle aurait un amant. Le Roi est donc assez soupçonneux et jaloux. La jalousie du comte rappelle la sienne.

Enfin, le Roi est incapable de se faire obéir par sa femme ; alors qu’il a interdit les jeux d’argent sous peine de prison, la première personne qu’il prend est sa propre femme, qu’il n’ose punir ; il perd ainsi toute autorité.  Il est sans cesse le dindon de la farce, comme dans cette scène.

Toutes ses tentatives de faire preuve d’autorité se soldent par des échecs.

 

Conclusion 

Beaumarchais joue sur l’opposition des registres comique et dramatique pour décrédibiliser les tentatives du Roi de faire preuve d’autorité : ses paroles et ses menaces peuvent sembler terrifiantes, elles vont tourner à la farce. Le Roi veut faire peur, mais le peuple ne doit pas trembler ; à la fin, le souverain perdra.

 

Extrait 3 : le monologue de Figaro

 

Figaro :

Est-il rien de plus bizarre que ma destinée? Fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête; et partout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie, et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire! - Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre: me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule: à l'instant un envoyé... de je ne sais où se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant: chiens de chrétiens! - Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. - Mes joues creusaient, mon terme était échu: je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque: en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net: sitôt je vois du fond d'un fiacre baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.

 

Notes :

 

Crédit : confiance.

lancette : instrument pour pratiquer la saignée.

Brocher : éditer un volume, une brochure.

Sérail : palais où se trouve enfermé le harem d’un sultan.

fronder : se moquer.

Mahomet : fondateur de l’islam.

La sublime porte : la Turquie.

Barca : royaume fondé par l’ancêtre d’Hannibal Barca, entre la Tunisie et l’Espagne.

Tripoli : capital de la Libye.

Terme : date limite à laquelle il faut payer son loyer.

Recors : assistant de l’huissier de justice, qui dresse la liste des biens confisqués à un particulier qu’on expulse.

Sol : monnaie de peu de valeur.

Disgrâce : fait de ne plus avoir la faveur du roi.

Blâmer : faire des reproches.

Éloge : compliment.

Petits écrits : sorte de tracts ou de libelles de l’époque, dans lequel on attaquait violemment un grand personnage.

 

Chimie, pharmacie, chirurgie : ce ne sont pas des formations et métiers prestigieux comme aujourd’hui.

Les mœurs du sérail : il a fait une comédie dans laquelle il se moque des Turcs, mais la France est alliée de la Turquie depuis Louis XIV, et sa pièce est censurée.

La question sur la nature des richesses : grand débat économique depuis Colbert ; la richesse provient-elle des richesses naturelles (l’or…) ou du travail ?

Un château fort : allusion à la bastille.

Dernière phrase : attaque personnelle, directe, mais codée, contre Louis XVI, qui l’avait chargé de mettre fin à une campagne de libelles contre lui.

 

Axes d’étude :

I – L’éloge du peuple

A – Figaro est ici le représentant du peuple. Il a été enlevé et élevé par des bandits : il vient donc des bas-fonds de la société. Il est le domestique du comte. Il a passé sa vie à travailler très dur, pour ne rien gagner ; il a toujours été pauvre. Il est serviable et honnête, et il veut réussir par le travail.

B – Il est surtout plein de talents : il est capable d’étudier les sciences, (il n’a pas étudié la médecine, ce qui aurait rapporté, mais aurait exigé 8 années d’études) ; il connaît l’économie ; il connaît la littérature. Il ressemble évidemment à Beaumarchais lui-même qui a exercé quantité de métiers. Il s’oppose à la noblesse, incapable d’exercer aucun métier.

C – Sa carrière est celle d’un picaro : le picaro est un personnage classique de la littérature espagnole ; c’est un jeune picard qui essaye d’aller faire fortune en Espagne, le pays le plus riche de l’Europe de l’époque ; il tente toutes les carrières possibles pour réussir, mais n’y arrive que rarement. De la même façon, Figaro tente de réussir par tous les moyens, mais n’y arrive jamais. Beaumarchais dénonce ainsi le fait que la société française de l’époque est bloquée ; seuls les enfants de la noblesse peuvent obtenir de bonnes places, les gens d’origine modeste sont exclus a priori. [En réalité, la société du XVIII° est loin d’être aussi bloquée que l’affirme Figaro : toutes les professions exigeant des études ou du travail sont réservées aux gens du peuple, les nobles s’interdisant de travailler ; le pouvoir économique appartient à la bourgeoisie]

 

II - attaques contre la censure

 

Beaumarchais s’attaque ici à la censure.

La censure est l’organe officiel qui contrôle tout ce qui s’imprime ; à l’époque, il était interdit d’imprimer sans autorisation de la censure.

Les écrivains trouvaient toujours le moyen de la détourner : soit en imprimant clandestinement, soit en imprimant à l’étranger (Angleterre, Hollande), soit en tournant leurs phrases de manière à ce que les censeurs ne comprennent pas.

Les attaques contre l’islam ou les « princes mahométans » cachent en réalité des attaques contre la censure française, exercée en particulier par l’Eglise catholique.

  • Figaro qui a écrit une pièce dans les mœurs du sérail est censuré ; il s’agit de dire que la censure s’attaque absolument à tout, et qu’il n’est même pas possible de parler de ce qui se fait à 3 000 Km.
  • Quand il a tenté de parler d’économie, et donc de la politique du gouvernement, il part directement en prison.
  • A la fin de sa tirade, Figaro affirme qu’il n’y a « que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ». c’est une nouvelle attaque personnelle contre Louis XVI, qui faisait la chasse aux libelles qui le critiquaient. Cette phrase n’est compréhensible que par Louis XVI, et pas par les censeurs.

Beaumarchais est particulièrement victime de cette censure qui s’attaque aussi bien aux ouvrages de littérature que de politique ou d’économie. Sa pièce – Figaro – a été interdite pendant des années.

la censure n’est pas juste un problème pour les auteurs, mais elle empêche de dire la vérité sur la situation du pays, de proposer des solutions ; elle est un obstacle au développement.

III - critique du régime de l’époque

 

A – le blocage de la société

Seuls les enfants des familles nobles et riches peuvent progresser dans la société ; les gens d’origine modeste sont condamnés à végéter ; il n’y a pas d’ascenseur social. Le peuple est victime de l’autorité des grands qui détiennent tous les pouvoirs. L’homme du peuple qui veut se mêler des affaires publiques finit à la Bastille.

Figaro attaque les privilèges de la naissance : « vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus ».

Beaumarchais s’en prend au fondement même du système monarchique : il conteste que les qualités et vertus soient héréditaires, et attaque les nobles incapables qui paralysent le système. Il s’inscrit dans une réflexion qui mènera à la déclaration des droits de l’homme, qui affirme que tous les hommes naissent libres et égaux en droits, ceci tout autant par humanisme que dans l’intérêt du système.

 

B – la dénonciation de l’arbitraire

(arbitraire : forme d’arbitrage perverti, où l’arbitre décide des règles selon sa fantaisie)

Beaumarchais dénonce le fait que le souverain gouverne selon son « bon plaisir », formule officielle depuis Louis XIV. La pièce de Figaro est interdite en fonction de lois non écrites, imprévisibles ; il ne pouvait pas savoir qu’elle lui attirerait des ennuis. De même son ouvrage d’économie l’envoie à la Bastille sans aucun procès, ni même aucune explication. Il ne sait pas ce qu’il peut y avoir de mal dans son livre. Il a déplu au souverain, et c’est tout. Le Roi n’a pas besoin de justifier ses décisions de justice, il peut envoyer en prison qui il veut, sans avoir à justifier sa décision.

Un tel mode de fonctionnement paralyse complètement toute possibilité de débat politique.

il défend une « société ouverte », où tout le monde peut faire carrière librement, et réussir en fonction de ses talents.

C – L’attaque personnelle contre Louis XVI

Dans la dernière phrase, le « petit homme » est Louis XVI en personne ; Beaumarchais le connaît bien, pour avoir été son agent secret. Il le juge minable, et incapable de gouverner. De fait, si Louis XVI fait preuve de bonne volonté, il se révèle incapable de gouverner le royaume, et de prendre de bonnes décisions. Il ne sait pas qui écouter, change très souvent d’avis, et se laisse déborder par ses problèmes domestiques. Le « petit écrit » auquel il est fait allusion est un libelle imprimé en Angleterre qui l’accusait d’être impuissant, et que Beaumarchais avait été chargé de détruire.

Par cette dernière phrase, que seul Louis XVI comprend, Beaumarchais  le menace indirectement de révéler sur lui des détails de sa vie privée. C’est sans doute cette phrase qui a causé l’emprisonnement de l’auteur.

L’expression « un de ces puissants de quatre jours » cherche à affirmer que le pouvoir pourrait être renversé rapidement, que la monarchie n’a peut-être plus que quelques jours à vivre. C’est une prémonition de la Révolution qui se prépare.

 

Conclusion 

un texte extrêmement audacieux, insolent, qui attaque le régime en place en le ridiculisant, véritablement révolutionnaire, dont Louis XVI a dit que le jour où on pourrait le jouer librement, ce serait la révolution.